LA CLASSE ET L'ÉTRANGÈRE
Éditorial
Lettre ouverte aux parents qui ont peur de voir la moyenne de la classe
de leurs enfants dévalorisée par la présence de Clara...
C'est une histoire peu spectaculaire, mais qui cache derrière
son idiotie banale un mal à priori plus grave qu'on ne le croit
ou que les principaux intéressés ne veulent se l'avouer.
Elle a pour cadre un petit lycée de province. Elle met en scène
une classe "ordinaire", avec ce (ceux) qui gravite(nt) autour (à
savoir : élèves, enseignants, administration, parents) et
un élément étranger : Clara.
Clara, norvégienne, s'adapte plutôt bien (mieux que certains
autres étrangers) à sa nouvelle école. Elle a des
amis ; au niveau purement scolaire elle ne s'en "sort" pas trop mal. Comme
la plupart des étudiants anglo-saxons (ou scandinaves) elle est
plutôt douée en langue (en classe d'anglais, son professeur
fait même appel à elle pour l'aider pendant les cours). Dans
d'autres matières elle doit fournir un gros travail pour comprendre
et pour suivre. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si
deux interventions, à priori anodines, ne faisaient se dresser
les cheveux sur la tête de Clara et d'une de ses amies. La première
est le fait d'un groupe d'élèves, la seconde d'un groupe
de parents. Dans le premier cas, le groupe d'élèves (bientôt
rattrapé par la majorité de la classe) vient demander au
professeur d'anglais que Clara n'intervienne plus pendant les cours de
langue. Dans le second, les parents demandent au conseil de classe que
les notes de Clara ne figurent pas dans la moyenne de la classe. Le prétexte
la première fois est le suivant : l'aisance de Clara est si grande
qu'elle en devient gênante pour les autres (la qualité de
ses interventions en Anglais donne des complexes aux autres). Autrement
dit : Clara est trop bonne en anglais pour mériter une vraie place
au sein de la classe. La seconde fois, le prétexte est tout autre
(voire même opposé). Ce qu'on entend dire du côté
des parents peut se résumer ainsi : si les notes de la Norvégienne
(qui n'est pas particulièrement brillante dans telle et telle matière)
sont prises en compte dans la moyenne de la classe, alors la moyenne de
la classe sera dévalorisée et, à court ou moyen terme,
"nos" enfants en pâtiront. Ce "noble" argument, qui laisse d'abord
sans voix, finit par agacer franchement quand on sait que les parents
obtiendront en partie gain de cause. Le conseil de classe prendra en effet
la décision de notifier la présence de Clara sur le bulletin
scolaire, afin de revaloriser la performance des autres élèves
! ¿
Revenons d'abord sur l'évident aveuglement qui atteint ici élèves
et parents. Comment, pour parler égoïstement, est-il possible
que des jeunes de 16 ans ne se rendent pas compte du bénéfice
qu'ils peuvent tirer de la présence dans leur classe de langue,
d'un "élément" particulièrement doué (et qui
plus est disponible et prêt à les aider) ? Comment, ces mêmes
adolescents, en arrivent-ils à s'angoisser et à se complexer
pour leur niveau en langue (comparé à celui d'une étrangère)
alors qu'ils ne sont gênés ni par le sectarisme de leur démarche,
ni par les façons peu cavalières de leurs parents ? Comment
des adultes en viennent-ils à s'inquiéter pour leur progéniture
au point de croire qu'une baisse de 2 % de la moyenne générale
de la classe puisse avoir une conséquence sur leurs avenirs et
puisse justifier une mise à l'écart d'un autre adolescent
? Les réponses à ces questions demanderaient de longs développements.
On rappellera seulement (à titre d'exemple) à tous ceux
qui doutent de l'intérêt des "mélanges", que l'école
allemande propose des cours de musique où des élèves
de tous âges et de tous niveaux se retrouvent, et où un jeune
violoniste de dix ans peut servir de guide à son aîné
de 15 ou 18 ans. Et que les résultats sont très probants.
On citera le cas d'un professeur d'anglais qui reconnaissait récemment
(dans Trois quatorze), avoir obtenu des résultats spectaculaires
grâce à la présence d'un étudiant étranger
dans sa classe. On orientera enfin les plus sceptiques vers la lecture
des impressions des participants à nos programmes ; lecture qui
tend à prouver la force et l'enthousiasme de tous ceux (parents
et enfants) qui ont choisi de tourner leur regard vers l'autre et de se
rendre disponibles à "l'étranger".
Mais revenons à nos moutons et remarquons d'abord que les deux
interventions ont quelques points de similitude : elle émanent
d'abord de deux groupes majoritaires, elles visent ensuite les mêmes
objectifs (à savoir la même personne - Clara, et le même
but : la mise à l'écart) et bien qu'elles paraissent à
première vue contradictoires (puisque elles reprochent d'abord
à Clara d'être trop douée, puis de ne l'être
pas assez), elles relèvent en fait d'un processus tout à
fait semblable qui consiste à trouver, ou plutôt à
fabriquer, un unique responsable.
Car, dans cette histoire, tous les signes du bouc émissaire sont
bel et bien réunis. Face à un malaise (qui reste à
définir), le groupe détermine un responsable et choisit,
pour sortir de la crise, d'expulser l'individu en question. Pour remplir
correctement son office, ce "responsable" doit être issu du groupe
(afin de pouvoir être responsable de son dysfonctionnement) et se
repérer par une particularité (afin, tout simplement, que
sa mise à l'écart ne permette pas aux autres de s'identifier
à lui). Un élève étranger (donc facilement
identifiable) fait dans le cas présent parfaitement l'affaire.
Voilà comment le choix se porte sur Clara.
Reste maintenant à définir le malaise. Dans le premier cas
il est transparent : la présence de Clara met en évidence
la faiblesse de la classe en anglais ; une faiblesse qui, parce qu'elle
apparaît au grand jour, n'est pas du tout assumée par les
élèves. Dans le second cas la cause est mieux cachée.
Pour la repérer nous ferons appel à Mme Delbègue,
proviseur au Mans, qui nous déclarait il y a quelques temps : "Actuellement,
le climat qui environne les lycées est détestable. Il tend
à dissimuler aux élèves l'objectif de notre école
: aimer apprendre et apprendre à aimer travailler. On ne cesse
de rappeler aux élèves la gravité du monde ambiant
: chômage, pauvreté, crise, manque d'avenir... Pourquoi les
élèves entendent-ils si souvent : "N'étudie pas cette
matière ça ne te servira à rien, fais tes devoirs
sinon tu n'auras pas ton bac..." Cessons de les harceler en leur rappelant
les stress de la vie d'adulte et de relier leur avenir à leurs
seuls résultats scolaires. Relâchons cette pression écrasante
imposée aux enfants par les milieux dirigeants et les parents.
" Voilà où le bât blesse. Les parents ont si peur
pour leurs enfants et les enfants ont si peur pour eux et pour leurs parents
(parce qu'ils ont peur pour eux) que les uns et les autres ne savent plus
où donner de la tête. La crise d'angoisse est si forte qu'une
grande compétition s'engage sur l'avenir de chaque élève.
Dans cette compétition tous les coups sont permis pour tenter de
se démarquer et de faire mieux que l'autre. Cette compétition
sans fin aboutit à une véritable impasse.
C'est dans ce climat général que notre histoire intervient.
Au lieu de se résoudre à réviser le moteur (solution
sereine) on cherche le minuscule grain de sable, seule cause responsable
de tous les méfaits. À la façon de ces guérisseurs
philippins (qui extraient symboliquement un bout du corps pour soigner
une angoisse), on retire alors, sans aucun complexe, celui ou celle dont
on est parvenu à se persuader que la seule présence avait
suffit à tout enrayer.
Loin de nous l'idée que l'école française soit plus
sectaire qu'une autre ; plus loin de nous encore l'idée que la
présence d'une Norvégienne soit indispensable dans une classe.
Mais au nom de quoi peut-on limiter (par les notes ou par la parole) la
présence d'un étranger en l'accusant d'être trop doué,
puis pas assez (ce qui revient finalement au même) ? Au nom de quoi,
sinon d'un extrémisme de pensée qui tend à faire
croire qu'est dangereux pour le groupe celui qui est trop repérable
(parce que trop riche ou pas assez riche, parce que trop clair ou trop
foncé, parce que trop doué ou pas assez) ?
Si nous donnons des proportions un peu gigantesques à cette histoire
(qui n'est peut être pas si grave), c'est pour mieux préparer
l'avenir et pour nous forcer à être vigilants. À l'heure
ou, dans les lycées, les mentalités sont en train d'évoluer
très nettement en faveur des échanges que nous prônons
(on pense aux nombreux lycées qui ouvrent leurs portes à
nos jeunes, et aux proviseurs qui nous ont apporté directement
leur soutien - du Mans à Evreux, de Semur à Amiens...),
il nous parait utile de démasquer les résistances stupides,
d'aider à voir l'étranger qui se cache en chacun de nous,
et de lui ouvrir un peu plus grand nos portes. Utile enfin de se méfier
des réconciliations aveugles et toujours provisoires qu'on réalise
si aisément sur le dos de ceux qui ne sont pas tout à fait
à notre image. u
¿Ce que l'histoire ne dit pas c'est si les élèves
sont partisans d'intégrer les notes d'anglais de Clara à
la moyenne générale de la classe ; et si tel est le cas,
elle ne nous dit rien sur la façon de concilier la position des
élèves et des parents. En effet, comment faire dans ce cas
pour séparer le bon du mauvais grain (ou inversement) sinon en
scindant la brave Clara en deux élèves bien distinctes ?
Au nom de quoi peut-on limiter (par les notes ou par la parole) la présence
d'un étranger dans une classe et l'accuser d'être trop doué,
puis pas assez...? Ce qui revient finalement au même !
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