Famille d’accueil et jeune étranger :
Petites histoires autour d’un «mariage arrangé»
(Ier volet)
Dans la famille Tane, Karin et Sigrid !
En cinq ans sa famille a accueilli quatre fois ! Qui donc mieux
que madame Tane pouvait nous parler des rapports entre un jeune et une
famille ? Et qui étaient mieux placées que Karin (accueillie
chez elle en 91) et Sigrid (actuellement chez elle) pour lui donner la
réplique ? Pour ce court entretien, qui amorce une série
de petites enquêtes sur les relations entre un jeune et sa famille
d’accueil, Trois quatorze a choisi de poser à chacune
d’elles les mêmes questions, sans dévoiler les réponses
des deux autres. Malgré la distance on appréciera leur évidente
entente et compréhension.
On notera, par ailleurs, que les remarques des unes et des autres peuvent
être source de réflexions pour tous les participants aux
programmes.
Qu’attendez-vous, ou plutôt qu’attendiez-vous
les uns des autres (de votre nouvelle famille, ou de votre nouvel hôte)
?
MADAME TANE - Je pense être faite pour avoir
une famille nombreuse. C’est ma nature. J’ai trois garçons
et je crois qu’à chaque accueil, j’attends de chaque
jeune qu’il soit mon quatrième enfant et qu’il vienne
grossir ma famille et ma maison. J’attends du partage. C’est
aussi simple que ça !
J’attends aussi qu’on pose sur ma famille un regard neuf.
Car, là où la présence d’un(e) jeune étranger(e)
est très enrichissante, c’est que ce jeune est à la
fois un membre de plus de cette famille et un oeil extérieur, une
sorte de miroir qui lui renvoie sa propre image et qui l’éclaire.
Karin, par exemple, a été extraordinaire pour nous. Etant
donné qu’au début il y avait des incompréhensions
entre elle et nous, il nous a fallu analyser, mieux nous regarder et,
je dirais même, mieux nous comprendre nous-mêmes. Nous avons
évolué car Karin nous a obligés à nous remettre
en question. Avec ses propres enfants, c’est très difficile
: d’abord parce qu’il y a une certaine routine, ensuite parce
que toute incompréhension a tendance à être évacuée
ou niée et enfin parce qu’il est toujours plus difficile
de trouver une solution de l’intérieur.
SIGRID - Honnêtement, au départ le but
c’est de partir à l’étranger. Et franchement,
au moment où on envisage le séjour et où on le prépare,
la famille ne paraît pas essentielle. Mais maintenant je sais que
la famille est un rouage très important. J’attends d’elle,
entre autres, qu’elle me protège et qu’elle me soutienne.
Un participant a ses idées et ses exigences. A t-il conscience
que sa famille d’accueil a également les siennes ?
SIGRID - Avant d’arriver, franchement je n’en
avais pas conscience. Mais maintenant que je suis là, je comprends
qu’elle existe, et souvent j’essaie même de me mettre
à sa place. Quelquefois j’essaie de me projeter quasiment
dans l’esprit d’un de mes frères pour sentir ce qu’il
attend de moi ou pour le comprendre. Mais ça n’est pas possible
de le faire tout le temps.
MADAME TANE - Je pense qu’avant d’arriver
dans leur pays d’accueil les jeunes ont tendance à considérer
la famille plus comme un moyen que comme un but. Je m’explique :
ce qui les intéresse c’est de sortir de chez eux, d’apprendre
une langue, de voir autre chose, de connaître une autre culture,
etc. Pas vraiment de vivre dans une autre famille. La famille est plutôt
pour eux un passage obligé et ils raisonnent donc en faisant totalement
abstraction d’elle. Elle n’est pas au centre de leurs préoccupations.
Or, quand ils débarquent, leur famille d’accueil devient
omniprésente, c’est le centre de leur vie. Et là il
y a quelques surprises.
KARIN - Personnellement, je savais que la famille était
primordiale et qu’il fallait composer avec.
Qu’elles ont été les principales difficultés
rencontrées dans les premiers jours de l’échange ?
MADAME TANE - Les premiers temps, le maître mot
de Karin était : «Je suis majeure». Bien sûr
qu’elle était majeure. Mais pour moi ça ne changeait
rien : quelle soit majeure ou non, moi je me sentais exactement la même
responsabilité. Mais elle avait du mal à comprendre ça.
Je me suis heurtée, au tout début aussi, à un autre
problème : un jour que je lui demandais si elle pouvait nous préparer
de la cuisine suédoise elle m’a dit : «Je ne suis pas
fille au pair». C’était juste un incident, c’est
très vite rentré dans l’ordre, mais cela témoignait
relativement bien d’une incompréhension courante des jeunes
envers leurs famille : comme ils paient leur séjour ils pensent
quelquefois ne rien devoir à leur famille. Ils ont du mal à
concilier leurs objectifs et leurs motivations avec ceux de la famille.
Ils n’imaginent pas que la famille a sa propre autonomie et qu’elle
n’a rien à voir avec l‘association qui les a fait venir.
SIGRID - La difficulté au tout début
c’est d’accorder la réalité avec l’image
que l’on s’était faite de ce (ceux) que l’on
va rencontrer. Personnellement j’ai senti très fort ce décalage.
Mais, d’un autre côté je m’y suis fait très
vite.
KARIN - Ca remonte à il y a quatre ans, et honnêtement,
je ne me rappelle plus.
Plus généralement, qu’elle est la plus grosse
difficulté à surmonter dans ce type d’échange
?
MADAME TANE - Pour une famille, le plus difficile est
de ne pas considérer le jeune comme un invité. Qu’on
le veuille ou non, il a toujours une place à part. On a tendance
à l’entourer, à le considérer différemment.
C’est tellement plus facile de demander à son propre fils
: «Mets le couvert».
Pour un jeune, je pense que le plus dur c’est de comprendre un autre
système et de l’intégrer. Concrètement je crois
que c’est de ne pas se vexer, de ne pas être susceptible,
de garder toujours de l’humour, de ne pas s’isoler. Savoir
manier tout ça ne doit pas toujours être facile.
SIGRID - La solitude. Vraiment c’est le plus
dur. Au début, je me suis sentie seule, très seule, éperdue.
Je ne connaissais personne. Tout était nouveau. Tout le monde m’avait
dit le cafard arrive au bout de deux semaines. Mais pour moi, ça
a vraiment été tout de suite. Je ne me sentais pas en sécurité.
Toute la Finlande me manquait, mes amis et ma famille... J’avais
déjà voyagé, mais toujours accompagnée et
vraiment ça n’est pas du tout pareil. Il y a un moment où
tout vous paraît hostile. Et puis, après quelques temps,
ça va un peu mieux. Et de mieux en mieux tous les jours. Je dois
dire aussi que la famille m’a beaucoup aidée. Ils ont été
très gentils.
KARIN - Le plus dur c’est la fatigue. Le changement
d’habitudes, le fait surtout d’être en permanence avec
des gens que vous ne connaissez pas. Ca vous oblige à vous contrôler
en permanence, à faire des efforts, à sourire, à
être plus serviable, plus sociable. On est toujours un peu tendu.
Il faut toujours présenter son meilleur aspect. C’est très
épuisant.
Quel conseil donneriez-vous aux familles ?
MADAME TANE - Ne modifiez pas votre mode de fonctionnement,
mais comprenez qu’en face de vous, quelqu’un doit s’y
adapter.
SIGRID - Faites des petits gestes envers le jeune.
Ouvrez-lui les mains, intégrez-le, faites-lui comprendre qu’il
est vraiment chez lui dans votre maison. Tout ça, je pense
doit être assez difficile pour une famille d’accueil. Quelquefois
moi je me suis mise à la place de ma famille d’accueil et
j’ai pensé : «Si un étranger arrivait dans ma
famille en Finlande ça serait difficile de faire des gestes d’affection.»
KARIN - Essayez de trouver l’équilibre
entre l’ordinaire et l’exceptionnel. Pensez toujours, qu’en
tant que jeune étranger, on a besoin d’une présence,
mais que cette présence ne doit pas être contraignante. C’est
très difficile, mais Monsieur et Madame Tane sont très forts
pour ça. Je donnerai encore un conseil : Sachez laisser un peu
de liberté au jeune. Travailler c’est bien mais sortir et
voir du monde ça fait aussi partie de l’expérience.
Souvent la famille se sent trop de responsabilités.
Quelles sont (ou étaient) les qualités de votre
hôte ?
MADAME TANE - Karin avait (a) la finesse pour elle.
Psychologiquement elle avait très bien compris qui on était,
elle avait su analyser nos failles et nos qualités. Quand elle
est rentrée en Suède elle m’a écrit ;
elle n’a pas envoyé la lettre chez moi, mais sur mon lieu
de travail (à l’hôpital). Dans sa lettre elle me disait
: «Je t’écris à l’hôpital parce
que je sais que ça va te faire du bien et te détendre.»
Elle avait tout compris.
Sigrid est profondément chaleureuse et affectueuse. A travers elle,
j’ai l’impression de revivre les échanges que j’avais
avec ma mère. Moi qui n’ai que des garçons c’est
agréable. Je sens bien les relations qu’elle a avec sa propre
famille et je suis contente de savoir que ce type de relations existe
entre des enfants et des parents. Par les temps qui courent c’est
très encourageant.
SIGRID - Les Tane ont de l’expérience.
Ils savent se mettre à ma place. En plus c’est une famille
très soudée qui sait à la fois me protéger
et m’intégrer. Au début j’avais peur : je pensais,
parce qu’ils avaient déjà accueilli trois fois, que
je ne serais qu’une parmi les autres, mais je ne ressens pas du
tout ça.
KARIN - Ils ont des liens familiaux très costauds
et en même temps le noyau sait s’ouvrir à l’extérieur
et accueillir. Ils vous avalent dans leur famille. Ils accueillent au
sens large.
Et les défauts ?
MADAME TANE -Karin a du caractère. Alors à
côté de ça elle est un peu entière. Mais elle
a été un tel révélateur pour la famille que
je n’ai pas envie de lui trouver des défauts. Un soir, je
rentrais du bureau et elle faisait la tête. Je lui ai fait remarquer,
alors mes enfants ont pris sa défense et m’ont dit : «
Mais tu t’es pas vue quand tu rentres le soir.» J’ai
compris et ça m’a fait faire des progrès.
Quant aux défauts de Sigrid... Je ne sais pas encore. Je sais qu’au
bout de 6 mois il y a des petits phénomènes d’usure.
Alors attendons jusque là, n’est-ce pas ?
SIGRID - Ils peuvent être pointilleux sur des
petits détails qui pour moi ne me paraissent pas plus importants
que ça. Par exemple le bouchon du coca qui n’est pas refermé,
ou la lumière qui n’est pas éteinte. Je comprends,
je sais qu’ils ont raison, mais en même temps je trouve que
l’anecdotique ne doit pas prendre trop d’importance.
KARIN - Ils s’embêtent la vie pour de petits
trucs. Ils se compliquent. Si un bol le matin est pris par un autre ça
peut faire une histoire. Quelquefois aussi, s’ils attendent quelque
chose de toi ils ne te le disent pas et ça complique les rapports.
Mais c’est dur de généraliser parce que chacun dans
la famille a son caractère.
Peut-on dresser un portrait-robot d’un jeune ou d’une famille
idéale ?
MADAME TANE -Personnellement j’ai abandonné
depuis longtemps toute idée d’être une mère
parfaite. Alors pourquoi voudrais-je être une mère d’accueil
parfaite ? Quant au jeune idéal ? Pour mieux vous répondre
je ne prendrais qu’un exemple : nous pensions dans la famille que
c’était mieux pour nous d’accueillir un garçon.
Nous avons reçu trois filles et ça c’est très
bien passé. Alors !
En raison de mon travail et de notre présence restreinte à
la maison, nous n’avons qu’un critère important : c’est
que le jeune soit autonome. Mais, en même temps, nous aimons bien
qu’il ait l’esprit de famille !
SIGRID - Avant de venir j’avais une image de
ce qui serait parfait. Je peux la retrouver, mais ça n’a
aucun intérêt. Aujourd’hui je suis au milieu d’une
réalité et c’est ça qui compte. Je construis
quelque chose à partir de ce qui existe.
KARIN - Impossible. Chacun à son charme, chacun
ses laideurs. Les Tane sont supers comme ils sont.
Avez-vous quelque chose à dire à Karin, à
Sigrid (à Madame Tane), quelque chose que vous ne leur (lui) avez
pas dit auparavant ?
MADAME TANE -A Karin, à Sigrid et à Guna
je dis : vous êtes les trois filles que je n’ai pas
eues. Non que je veuille me substituer à votre mère, ça
non ! Mais parce que dans mon esprit vous avez le même statut que
mes enfants, et parce que vous pouvez me demander la même chose
qu’eux. Autrement dit : la maison vous est toujours ouverte.
SIGRID - .
KARIN - Le hasard a voulu que nos chemins se soient
croisés, il y a déjà cinq ans. Ensemble nous avons
connu des moments de «spleen», des coups de blues, des soucis,
mais aussi des moments de grande joie qui ont été beaucoup
de bonheur. Au fil des années se sont tissés des liens très
forts de complicité entre nous et vous n’avez jamais hésité
à m’adapter et à me faire partager votre chaleur familiale.
C’est un très beau cadeau dont je sais apprécier la
juste valeur. Merci d’être vous dans ma vie.
Madame Tane, qu’est-ce que vos hôtes vous ont apporté
(ou vous apportent) ?
MADAME TANE -Au risque de me répéter,
je dirais que Karin m’a (nous a) remis en cause et qu’elle
m’a fait évoluer. Karin est ma réussite. C’est
bizarre, mais je suis très fière d’elle, alors que
je n’y suis pour rien. C’est peut-être pour ça
que je la revendique comme ma fille. Quand a Sigrid, elle n’est
là que depuis deux mois mais elle nous a déjà amené
beaucoup d’affection.
Qu’est-ce que votre famille naturelle pourrait apprendre
à votre famille française ?
SIGRID - Voir les choses dans leur totalité.
Ne pas se focaliser sur des détails. Ne pas assombrir les choses.
Je crois que ça rend la vie plus facile.
KARIN - Ne pas se compliquer la vie. Apprendre à
relativiser.
Et inversement ?
SIGRID - Etre plus ouverts, parler plus. Raconter des
choses intimes dans la famille.
KARIN - Resserrer ses liens familiaux. Faire de notre
famille quelque chose de dense.
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