Comme un poisson dans l'airDanièle Charamat, d’abord correspondante locale de PIE, aujourd’hui déléguée régionale des Pays-de-la-Loire, se raconte et se dévoile par bribes et par morceaux. Pour bien parler de Danièle il faut donc se résoudre à se perdre. D’où cette décision d’emprunter ensemble et pour le temps d’un entretien des chemins de traverse. Un paysage : « Il faut que ce soit un désert et puis qu’il y ait une rivière. » Elle insiste : « Oui j’aime le désert et j’aime l’eau. » Et l’on traduit aussitôt par : « J’aime la solitude et j’aime la vie », plus tard, elle nous dira d’ailleurs : « J’aime être face à moins même » et plus tard encore : « J’aime être confrontée aux autres. » Une rivière dans le désert : elle souligne le paradoxe et puis le revendique aussitôt. Du paradoxe, on dirait qu’elle se nourrit ; non par esprit de contradiction, mais par souci de tout intégrer, de ne rien laisser de côté. « En fait ajoute-t-elle, j’aime tous les éléments : l’eau, l’air, la terre. » Elle est poisson mais elle pourrait voler. « Dans ce paysage idéal, il me faudrait une forêt aussi et des collines. » Mais qui a parlé d’idéal ? Elle, bien sûr. Danièle vise les sommets, le lointain, l’étranger, l’inaccessible, l’étoile. On s’apprête à partir très loin avec elle et soudain – retour sur terre – elle nous décrit Entrepierres, au cœur de la Provence, ce lieu bien réel où elle et son mari se retrouvent et se ressourcent. Un métier : « Celui de Papa : il était boulanger. C’est le plus noble des métiers. Petite, c’était toujours pour moi un émerveillement : il créait la pâte avec ses mains, la glissait dans le four et l’en ressortait chaude et croustillante. » Elle en parle avec une petite lumière dans les yeux, elle esquisse le portrait d’un magicien qui « transformait le monde », d’un musicien qui lui faisait « entendre le chant du pain. » Un livre : « Ce serait une longue nouvelle, pas un roman. Les mots rebondiraient, comme dans un torrent, une cascade. » Encore une histoire d’eau. Pour elle, un bon livre se doit d’entrer à l’intérieur des gens de pénétrer leurs mystères. « Un être humain ça bouillonne, de sensations, de sentiments, d’intimité, de secrets… », et il s’agit d’après elle de rendre compte de tout cela, de savoir scanner les cœurs, sonder les esprits, courtiser les âmes. Proust, peut-être ? Elle évoque surtout Virginia Woolf, et contrebalance aussitôt ce choix : « Il me faut aussi du mouvement, de l’épique. Le livre idéal userait, je crois, de la luxuriance des mots pour relater la luxuriance des paysages et des âmes. » Toujours la quête d’absolu. Un film : « Il devrait être intimiste, philosophique, intemporel, mystérieux », mais aussi « populaire, romanesque, enlevé. » Comment réaliser l’osmose entre tous ces éléments. Un titre lui passe par la tête : « Sailor et Lula. » L’histoire d’un amour fou, d’une fuite, d’une mère qui poursuit le couple et le harcèle. « C’est un conte de fée, un récit ancré dans le réel mais qui tourne rapidement au fantastique. » Elle parle de sa passion personnelle, celle qui a animé sa vie, elle parle de Philippe son mari : « Oui j’ai connu cet amour fou ; quand je l’ai rencontré, la terre a tremblé. » Elle raconte le bal de la Mi-Carême, quand ils se sont connus, ils avaient 16 ans ; elle nous explique comment Philippe s’est refusé à lui lâcher la main. « C’était parti. Franchement, je me serais damnée pour lui, je l’aurais suivi au bout du monde. » Elle oublie qu’elle l’a fait : quand Philippe est parti pour un an dans une Université en Angleterre – en tant que lecteur – Danièle l’a suivi en tant qu’étudiante : un an d’exotisme, un an d’ailleurs. « C’était mon Pygmalion. Il m’a tout appris, il m’a fait entrer dans un autre monde. » Même si elle évoque les disputes, le quotidien « qui use forcément un peu les choses », elle dit que cette passion ne s’est jamais éteinte. Elle veille à faire survivre l’essentiel, à repousser au loin cette « saleté » de réel : « Je crois, affirme-t-elle, qu’il faut toujours lutter pour laisser entrer plus de transcendance dans son existence. » Son occupation favorite : regarder les gens, les déchiffrer. « J’aime comprendre à qui j’ai à faire. » Elle dit des visages qu’ils sont des paysages, qu’à leur instar ils recèlent des merveilles et des mystères. Si vous la croisez, elle ne manquera pas de vous trouver beau. Ne vous en étonnez pas : tout ce qui est humain trouve grâce à ses yeux. Il n’y a qu’envers elle-même qu’elle ne fait pas de concessions : « Non, c’est vrai je ne me trouve pas belle. » Avant que vous ne la contredisiez, elle vous arrête, mi-étonnée mi-coquette, et vous prévient d’un danger : « Il ne faut pas se focaliser sur l’enveloppe mais chercher plutôt à lire ce qu’il y a à l’intérieur. » Autrement dit, n’écoutez pas trop mes compliments, ils pourraient vous nuire. Quand elle dit qu’elle peut être acerbe, grinçante, pinçante, on a du mal à la croire. Quand, par contre, elle se vante d’être intuitive, de sentir les gens, de les deviner on la croît bien volontiers. Une douleur : la séparation. « Mes parents
m’ont donné le savoir, ils me l’ont offert. Petite,
je travaillais bien à l’école ; alors, quand j’ai
eu 10 ans, ils ont voulu que je fasse des études. Je suis donc
devenue pensionnaire. Je me suis instruite. Mais plus j’apprenais
et plus je me cultivais, plus je m’éloignais d’eux.
» Elle parle d’un fossé qui n’a cessé
de se creuser entre elle et eux, comme s’il y avait d’un côté
la noblesse naturelle – la leur – et de l’autre le savoir,
la connaissance – son paradis à elle – un monde tout
aussi merveilleux, mais plus artificiel. « Mon rêve était
de devenir institutrice ; mon père, c’est sûr, aurait
été mon premier élève. Je lui aurais rendu
ce qu’il m’avait donné, et à nouveau nous nous
serions rapprochés. » Le père meurt, la petite fille
a tout juste 20 ans : son rêve ne se réalisera jamais. Plus
tard cependant Danièle deviendra professeur et enseignera avec
une immense passion. Une musique : la musique baroque. « Quand j’entends une voix de haute-contre chanter Purcell, je suis aux anges. Dans ces cas-là, je voudrais que ça dure, je voudrais me laisser mourir. » Elle parle de la mort comme d’une chose naturelle ; elle ne l’oppose pas à la vie, mais la considère plutôt comme sa prolongation. Si l’on s’inquiète de ses propos, elle nous rassure : « Oh, je sens que je mourrai vieille. » Une date : « Ma communion solennelle, dit-elle. Ce jour-là, le curé nous a dit que parmi nous il y aurait des Missionnaires en Afrique. J’étais gamine, je croyais à ce qu’on me disait, alors je me suis vue missionnaire en Afrique. Et cette idée absurde est restée longtemps imprimée en moi. C’est idiot, mais cette journée m’a marquée. » Ce jour-là, la petite Danièle a rêvé, fabulé… et déjà c’était autour de l’idée du grand voyage ; on ne peut s’empêcher en l’écoutant de l’imaginer en Lawrence d’Arabie. « Oh, et puis il y avait autre chose aussi ce jour-là. » Elle dit qu’elle n’ose pas en parler et en parle quand même : « C’était le jour des comices agricoles ; nous étions là, toutes les communiantes, toutes blanches, prêtes pour la cérémonie, quand est apparu ce taureau, un taureau immense et… dans tous ses états ! » Elle use d’une litote pour exprimer ce qui à l’époque lui est apparu comme « abominable. » Cette allusion au sexe du taureau nous rappelle qu’elle sait aussi être grivoise, qu’à la façon d’un Brassens elle adore mélanger les mots crus et les mots savants, qu’elle aime de temps en temps vous glisser à l’oreille une remarque pleine de sous-entendus en l’accompagnant d’un rire petit et discret, chargé de gêne autant que de plaisir. On ressent alors le poids de sa culture et de son éducation, avec ses non-dits et ses interdits, et on aperçoit alors les barrières qu’elle a dû franchir. On découvre une Danièle espiègle et truculente, une Danièle presque rabelaisienne. Un secret : celui d’être née deux
fois. « Je suis née (une première fois) le 12 mars
1939. Mon père ne voulait pas de moi, il voulait un garçon,
un homme susceptible de reprendre la boulangerie. Quant à ma mère,
elle ne voulait pas d’enfant du tout. » Les neuf premiers
mois de sa vie, la petite Danièle les passera chez sa grand-mère,
loin de Nantes et loin des siens. « J’explique ainsi cette
peur que j’ai de ne pas être aimée, ce besoin que j’ai
de séduire. » Quand ils la récupéreront les
parents se rattraperont. « A partir de là, mon père
m’a adorée, ma mère aussi d’ailleurs. Je leur
dois beaucoup, j’ai beaucoup d’estime pour eux. » |