Un pas de deux
À propos des relations franco-américaines
« Aujourd’hui je sais que les gens de ma famille sont
super sympas, qu’ils ne sont pas obèses, qu’ils ne
mangent pas que des hamburgers, qu’ils ne sont pas bêtes.
»
Une participante à un programme d « Un an aux USA - 2003
»
« Ils sont complètement fascinés par tout
ce qui est français. »
Un participant au programme « Un an aux USA – 2002 »
Ces deux réflexions sont à l’origine de cet article.
Outre qu’elle témoigne d’une découverte essentielle
pour une adolescente (on ne peut et ne saurait être défini
et catalogué en fonction de sa seule appartenance à un groupe
ou à une communauté), la première remarque laisse
entendre que l’idée que « les Américains sont
bêtes » est présente, ne serait-ce que de façon
enfouie, dans l’inconscient collectif français. La seconde
remarque, elle, en dit long sur la perception que les Américains
ont des Français ; elle révèle notamment le trouble
qui les habite : on sait en effet que des sentiments très contradictoires
(d’attirance et de rejet) se cachent souvent derrière la
notion de fascination. Ces deux petites remarques, mises côte à
côte, nous donnent l’occasion de revenir sur les relations
entre Français et Américains et d’éclairer,
autrement que politiquement, le débat sur la dégradation
récente des relations entre la France et les USA. Nous ne parlerons
pas ici de la question de l’intervention en Irak (qui a animé
le débat durant l’hiver) mais seulement du terrain psychologique
sur lequel ces relations se sont développées et détériorées.
En bien des points, qui touchent à leur assise et à leur
fondement, la France et les USA se ressemblent. Nos deux pays ont fait
leur révolution – il y a près de deux cents ans –
et ont réussi à imposer, à court ou à long
terme, l’idée de démocratie. Sur le terrain des institutions,
ils avancent coude à coude, forts de leurs ressemblances bien plus
que de leurs dissemblances. Quand ils se disputent, c’est globalement
autour des mêmes valeurs ; dans leur période de stabilité
politique, nos deux pays parlent et défendent en effet le même
idéal républicain et démocratique.
Cette fraternité institutionnelle, qu’on ne saurait contester,
s’accompagne pourtant – ou plutôt se double –
d’une véritable méfiance ; méfiance qui tourne
parfois à la paranoïa et qui entretient un climat quasi permanent
de guerre psychologique ; comme si chacun des protagonistes cherchait
à tenir l’autre en respect, à le faire plier. Quand
ils ne s’aiment pas, les frères, c’est bien connu,
se détestent !
On peut expliquer cette tension par une sorte de complexe, un double complexe
même, que l’histoire des deux pays peut en partie justifier,
mais en partie seulement, tant ce complexe nous semble entretenu et alimenté,
notamment de ce côté-ci de l’Altlantique, par des esprits
sectaires et non avertis.
Prenons les Etats-Unis. Incontestablement, et comme le souligne notre
participant, l’Amérique est fascinée par la France
: elle l’admire pour sa cuisine, sa mode, ses femmes, ses philosophes
et ses penseurs, ses fromages et ses vins, sa langue, sa Tour Eiffel…
en un mot, pour sa culture. La France à ses yeux est sophistiquée,
belle, subtile, sexy… L’Amérique aime l’accent
français, les paysages français, la tradition française....
Cela fait beaucoup, beaucoup trop même. Car elle finit par nourrir
à notre égard un véritable complexe d’infériorité,
infériorité que l’on qualifiera d’intellectuelle
et qu’elle contrebalancera tout naturellement, par un complexe de
supériorité basé sur la force. L’Amérique,
de ce fait, incarnera (aux yeux de la France) le pouvoir (celui de l’économie
par exemple) la puissance (militaire notamment) et la gloire (conquêtes
- ouest et espace - empire…). Pour contrebalancer son sentiment
d’infériorité – que certains, dans le seul but
de le renforcer, assimilent à une perte de virilité ! –
la France ne manquera pas de se gargariser de son caractère exceptionnel
(la fameuse exception culturelle), de sa finesse, de sa sophistication,
de tout ce qui lui serait propre et que l’autre lui envierait tant.
Ainsi, et comme le souligne notre participante, les Français en
arrivent de façon caricaturale à se dire – ou, à
défaut, à penser – que, comparés à
eux « Les Américains sont (un peu) bêtes. » Pour
se convaincre du bien-fondé de cette remarque on notera par exemple
que la France a tendance à aimer l’Amérique quand
elle est faible et à la détester quand elle est forte. On
s’intéressera également de près à la
vision réductrice et sectaire que la grande majorité des
Français (et notamment son intelligentsia) a des présidents
américains et français. Les premiers sont considérés
comme de vulgaires commerçants (des vendeurs de cacahuètes
- Carter - ou de pétrole – les Bush), de beaux garçons
(Kennedy) de mauvais acteurs (Reagan) ou de simples « ploucs »
(Johnson), tandis que les seconds sont considérés, au pire
des hommes épris de culture (Giscard « ami » de Maupassant,
Chirac amateur d’art primitif), et au mieux comme de vrais écrivains
(Pompidou, Mitterand, De Gaulle). Et comment expliquer autrement cette
tendance française à aimer l’Amérique quand
elle est faible et à la détester quand elle est forte.
Ce jeu des doubles complexes est d’autant plus stupide que les dés
avec lesquels on y joue sont pipés. La France, bien entendu, n’est
pas plus « intelligente » que l’Amérique. Il
suffit pour s’en convaincre de s’interroger sur la valeur
même d’un tel jugement (se permettrait-on de dire que les
Anglais, les Togolais ou les Suisses sont bêtes !). La France n’est
pas plus « artiste » non plus : il suffit de survoler l’histoire
de l’art du XXé siècle – tous domaines
confondus (cinéma, littérature, musique, danse, peinture,
architecture…) – pour se convaincre de la puissance créatrice
de l’Amérique. La France, enfin, ne détient pas le
monopole de la pensée et de la culture (que ceux qui en doutent
aillent, par exemple, faire un tour dans les Universités et les
centres de recherche américains). De la même façon,
eu égard à sa taille et à sa démographie,
la France n’est pas forcément ridicule militairement –
son rang mondial est presque respectable – et tout porte à
croire qu’il faut chercher ailleurs que dans la seule comparaison
des forces l’origine du complexe d’infériorité
qu’elle nourrit vis-à-vis de son allié. Il faudrait
plutôt regarder du côté de notre histoire et comprendre
que notre nostalgie de notre « gloire » passée fausse
notre perception de la réalité, crée un décalage
et nourrit notre arrogance. Il faudrait regarder aussi du côté
des deux dernières guerres et se souvenir qu’à deux
reprises au moins les Etats-Unis sont venus « donner un coup de
main » à la France, et réaliser que nombre de nos
compatriotes, victimes d’une sorte de syndrome de Perrichon*, préfèrent
détester l’Amérique plutôt que de l’admirer
pour ces deux interventions.
Les deux frères ont tout pour s’aimer, mais ils choisissent
comme s’ils évoluaient dans une longue galerie de miroirs,
de se renvoyer sans fin leurs images, et par un effet de double aveuglement
de devenir chacun le bouc-émissaire de l’autre. L’un
persiste à croire qu’il est l’esprit et l’autre
qu’il est la force ; chacun en veut à son alter ego d’incarner
ce qu’il n’est pas (ou qu’il croit ne pas être)
et rêve en secret d’enfiler ce costume qui le fascine, de
glisser à son doigt cet anneau magique qu’il ne détient
pas : il voudrait posséder, voire incarner, à la fois ses
propres vertus et celles de l’autre, ces vertus fussent-elles imaginaires.
Les deux partenaires s’engagent ainsi dans une danse étrange,
une valse de l’envie et de la jalousie, qui au début les
amuse, mais qui bientôt s’accélère et les emporte,
et qui à tout moment, parce qu’elle devient frénétique,
peut les projeter au sol.
Force est de constater que la France et les USA sont les deux seules grandes
démocraties à ne pas s’être affrontées
militairement. On peut presque s’en inquiéter. On jurerait
en effet, à les regarder faire et penser, que cela leur manque.
Du côté français, on aime railler l’Amérique,
et ce, quelle que soit sa tendance politique. Depuis deux siècles,
chacun dans notre pays y va de son aphorisme réducteur sur le peuple
américain. Au XIXè siècle, Stendhal parlait
d’une « race de boutiquiers », à l’entrée
du XXè, Valéry d’une « civilisation de la quantité
», et plus près de nous un entraîneur national de football
(un de nos nouveaux penseurs ?), d’un peuple incapable de comprendre
les subtilités de notre jeu national, sous prétexte «
qu’on achète facilement des marchandises mais plus difficilement
de la culture sportive. »
Du côté Américain, on aime rester centré sur
la France, s’inquiéter du regard porté par la France
sur l’Amérique. En période de crise par exemple, on
préfèrera se focaliser sur le « Non » français
plutôt que de s’inquiéter du « Non » chinois
et du « Non » russe, lesquels en terme de géopolitique
ont pourtant au moins autant d’importance.
Face à l’inflation et à la démesure, deux solutions
se présentent à la France, à son peuple et à
son intelligentsia. La première consiste à accélérer
encore le rythme de la danse, à continuer de nous surestimer, de
mépriser l’Amérique (en sous-estimant sa capacité
intellectuelle, en niant ses beautés et ses subtilités)
et, parallèlement, à nous montrer incapables de construire
l’Europe, notre nouvelle puissance. En agissant ainsi on ne ferait
rien d’autre qu’entretenir nos propres complexes et qu’encourager
l’Amérique à cultiver les siens, qu’à
montrer un peu plus ses « muscles » et qu’à déployer
un peu mieux ses ailes de faucon. La seconde solution consiste à
ralentir le rythme et à désamorcer la bombe, à reconnaître,
à l’instar de notre participante, que nous nageons dans les
préjugés.
En un mot, rencontrons l’Amérique et continuons plus que
jamais à lui parler, à chercher à la comprendre et
à l’estimer. Elle nous aime, ne la repoussons pas, et parions,
puisqu’elle nous admire, qu’elle est prête de son côté
à agir de même. Ne rejetons pas nos fautes sur notre partenaire
: la valse, ne l’oublions jamais, se danse à deux.
* Mr Perrichon doit choisir son gendre : au terme de sa quête, il
regrettera celui qui l’a sauvé pour élire celui qu’il
sauvé. On notera à ce propos et avec amusement que le syndrome
de Stockholm (épouser la cause de son ennemi), parce que spectaculaire,
est répertorié par les médias, tandis que, de son
côté, le syndrome de Perrichon – excessivement banal
– n’est jamais ni mentionné ni même repéré
par ces mêmes médias.
Xavier Bachelot. Avec la participation de Philippe Charamat.
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