L’école mongole
La Mongolie est loin. Alors, elle fait rêver ? Que sait-on
d’elle ? Rien ou presque. Alors on se prend presque à la
rêver… L’occasion nous est offerte aujourd’hui
de l’appréhender dans sa réalité : grâce
à Willem – un jeune Français de 16 ans qui vient de
partir vivre une année à Oulan Bator – et à
Munkhbileg (dite Bebi) - une jeune Mongole qui est venu passer une année
en France. Trois quatorze propose une interview en deux parties ; dans
ce numéro : l’école vue par Willem, et dans le prochain
numéro : entretien croisé entre Willem et Nunkhbileg autour
de la société mongole.
Trois Quatorze — Willem, pourrais-tu nous décrire succinctement
le parcours scolaire d’un jeune mongol ?
Willem — De 3 à 7 ans il va à la « Tscserleg
», l’équivalent de la maternelle, puis il intègre
la « Duldusurgul » où il reste jusqu’à
18 ans. « ereunhii bolovsroliin surguul », littéralement
cela veut dire « école d’instruction générale
du milieu », mais on devrait plutôt traduire par l’école
dans la mesure où il n’y en a pas d’autre et où
c’est le passage obligé.
Trois Quatorze —Dans ton école se croisent tous les élèves
de 8 à 18 ans ?
Willem — Oui, exactement. Nyamtserem, mon petit frère, va
par exemple dans la même école que moi. En fait, le système
est très centralisé. Il y a une sorte de voie unique, de
tronc commun. Du moins jusqu’à 16 ans. À partir de
16 ans, certains vont dans des écoles techniques ou technologiques,
mais la plupart suivent le chemin de la « surguul ». Il y
a aussi quelques écoles privées dans lesquelles on étudie
en mongol et en russe, ou en mongol et en chinois…
Trois Quatorze — Et puis c’est l’université ?
Willem — Oui, mais pour y rentrer il faut réussir un examen
final (le EBS : iin ulsiin shalgaat), un peu l’équivalent
du bac. Mais apparemment il est assez difficile à obtenir.
Trois Quatorze — Comment s’organise l’année scolaire
?
Willem — Elle débute le premier septembre et s’achève
à la mi-juin avec une coupure de 15 jours l’hiver. Elle est
découpée en quatre parties de deux mois chacune. Il y a
une particularité amusante qui tient au fait que la population
est très jeune (il y a donc beaucoup d’enfants) et peu de
place dans les écoles. La journée est donc coupée
en deux. Les élèves ont cours de 8 h à 13 heures,
ou de 13 heures à 18 heures. C’est une façon d’optimiser
l’espace. Et malgré cela on est tout de même 44 dans
ma classe !
Trois Quatorze — Est-ce que ce rythme varie d’un jour à
l’autre ?
Willem — Non ce serait trop dur ; en fait, suivant la classe dans
laquelle tu es, tu as cours soit le matin soit l’après-midi,
et ce durant toute la semaine et durant toute l’année. Ma
classe par exemple (9éme grade) a cours l’après-midi.
Trois Quatorze — En jetant un coup d’œil sur ton emploi
du temps (voir ci-dessous), on s’aperçoit que les matières
scientifiques tiennent un place non négligeable.
Willem — Oui les maths et le mongol sont les deux matières
clés ; mais globalement on peut dire que les matières scientifiques
(9 heures de maths, 3 heures de physique, biologie, trigonométrie)
ont une grande importance.
Trois Quatorze — En quoi consiste le cours d’écologie
?
Willem — C’est un cours qui porte essentiellement sur la flore
et la faune du pays.
Trois Quatorze — Et ce cours que tu appelles « Travail »
?
Willem — C’est de la trigonométrie : encore un cours
de sciences. C’est ardu !
Trois Quatorze — Y a-t-il des matières à option ?
Willem — La seule option, c’est le choix de la langue étrangère
: anglais ou russe. Pour le reste, tout le monde suit le même parcours.
Il n’y a pas de sections. C’est un peu un enseignement unique.
Trois Quatorze — Qu’en est-il du sport ?
Willem — Je n’ai que deux heures de sport. Et dans l’ensemble
ce n’est pas la grande finesse. C’est un peu militaire. On
est tous en ligne, le prof dit : « Droite », on court 100
m, puis : « Demi-tour, gauche », et on court 200 m.
C’est un peu militaire, mais ce n’est pas vraiment sérieux.
En fait, ils s’amusent de cela. Les sports nationaux (l’équitation,
le tir à l’arc et la lutte) ne sont pas pratiqués
à l’école. Le sport qui monte, c’est le basket.
On y joue un peu, mais, à la sauvette, sans les structures. Il
faut dire que dans l’école, il n’y a pas beaucoup de
moyens ; cela se ressent à tous les niveaux : bâtiments vieillots,
décoration.
Trois Quatorze — Qu’en est -il des matières artistiques
?
Willem — Ça, c’est une des curiosités de l’emploi
du temps et de l’organisation générale. De temps à
autre, un cours de physique ou de maths peut être remplacé
par un cours de chant. C’est ce qui est arrivé dans ma classe,
pas plus tard qu’aujourd’hui. Quelquefois aussi, on ajoute
carrément une heure supplémentaire
Trois Quatorze — Le matin tu n’as pas cours, alors que fais-tu
?
Willem — Oh, moi je travaille. Je rattrape les cours. Il faut dire
que je suis un peu largué au niveau de la langue et que dans certaines
matières, le niveau est très élevé. Quant
aux autres élèves, après la classe (ou bien avant)
ils participent souvent à l’entretien de l’école.
Ils aident au nettoyage, à la réparation des fenêtres
!
Trois Quatorze — Intéressant ! Pour en revenir à la
question du niveau, tu confirmes là les propos des professeurs
de français de Munkhbileg qui disent que dans les matières
scientifiques, Munkbileg a au moins un niveau de classe préparatoire
et qu’elle possède dans ces domaines des connaissances «
encyclopédiques » ?
Willem — C’est tout à fait exact. Ils sont très
impressionnants en maths, en biologie, en physique, etc. Et plus généralement
dans le domaine du savoir pur. Pour élargir je dirais que l’école
mongole est axée sur l’acquisition des bases (lire, écrire
et compter…) et sur l’acquisition de connaissances. C’est
une notion très importante. Les élèves qui travaillent
bien peuvent même suivre deux années en une : l’idée
n’est pas de sauter une classe mais bien d’emmagasiner plus
de savoir. Ils bossent beaucoup en fait.
Trois Quatorze — Selon toi, cette école atteint-elle son
objectif ?
Willem — Oui, dans la mesure où il s’agissait pour
la Mongolie de lutter contre l’analphabétisme. Aujourd’hui
le taux d’alphabétisation est très bon. Les élèves
acquièrent vraiment des bases. D’une façon générale,
ils sont très cultivés (surtout dans le domaine scientifique).
Mais à côté de cela, il me semble que ce système
ne développe pas assez l’esprit critique et l’esprit
d’analyse. Même s’il y a des échanges et des
travaux en groupe le cours magistral reste la règle. En gros le
professeur parle – il dicte même – et les élèves
prennent des notes. Il n’y a pas de dissertation, de choses comme
cela.
Trois Quatorze — Qu’en est-il des relations entre profs et
élèves?
Willem — C’est curieux, il y a un côté strict
dans les relations et un côté beaucoup plus léger
et décontracté. Quand on s’adresse au prof, par exemple,
on dit : « Professeur » et quand il entre dans la classe,
tout le monde se lève, mais je crois qu’il faut relier ça
au respect affiché par les mongols en général envers
les anciens. C’est une notion très importante. Il faut savoir
par exemple qu’ici il y a deux formes de tutoiement et que suivant
l’âge de son interlocuteur, on n’emploie pas le même
« tu ». À côté de cela – de cet
aspect un peu rigide – les rapports sont assez simples. Les profs
sont très gentils avec les élèves. L’ambiance
est bonne et décontractée. Mais il m’est difficile
de comparer avec la France, car en France j’étais dans une
école un peu spéciale (école Diwan). Sinon il y a
un truc bizarre, c’est que depuis le début de l’année,
je n’ai pas encore vu la classe au complet.
Trois Quatorze — Comment expliques-tu cela ?
Willem — J’ai remarqué que beaucoup d’élèves
se retrouvent dans le centre de jeux d’ordinateurs. C’est
là qu’ils se détendent. Mais, ils vont faire ça
un temps seulement (au risque d’être collés) et puis
après ils vont se remettre au boulot à fond. Tandis qu’en
France il y a d’un côté ceux qui sont dans le système
(ils bossent et sont présents) et d’un autre ceux qui n’y
sont pas.
Trois Quatorze — Comment les professeurs réagissent-ils avec
toi ?
Willem — En ce qui me concerne, ils ont compris que je ne n’étais
pas porté sur les sciences et dans ce domaine, ils n’attendent
rien de moi. Ils préfèrent, en fait, que je me concentre
sur le mongol. Et, comme par ailleurs j’ai un bon niveau d’anglais,
ils me demandent de participer à la classe de 10é (le niveau
supérieur) pour converser avec les élèves. C’est
ce que j’ai fait ce matin même. Ils font donc preuve de pas
mal de souplesse.
Trois Quatorze — Quelles sont tes relations avec les autres élèves
?
Willem — Ils ont tous été adorables avec moi. Je n’ai
senti aucun rejet, aucune agressivité. Au contraire même.
Dès mon arrivée, toute ma classe voulait même être
copain avec moi. Par contre, au début, ceux qui me croisaient dans
l’école et ne me connaissaient pas m’appelaient «
le Russe » (ce qui dans leur bouche n’est pas un compliment
dans la mesure où les Russes les ont occupés pendant longtemps
et qu’ils gardent de cette période – particulièrement
de la période soviétique – un très mauvais
souvenir). Il faut dire que les seuls étrangers blancs qu’ils
voient ce sont des russes, alors, dans la mesure où je ne parlais
pas un mot de mongol, les gens (et plus particulièrement les enfants)
faisaient l’amalgame. Maintenant je peux expliquer qui je suis et
d’où je viens et c’est mieux. Globalement ça
va très bien.
Trois Quatorze — Est ce que tu as une anecdote à nous rapporter
concernant cette école ?
Willem — Deux anecdotes. La première concerne la tenue vestimentaire.
Les premiers jours les professeurs venaient en costume traditionnel et
les élèves en costume-cravate. On aurait dit qu’ils
voulaient tous se montrer sous leur plus bel aspect. Au fil des jours,
ils ont fini par s’habiller plus normalement. Aujourd’hui
seule la chemise blanche (obligatoire) et les protections pour les chaussures
restent de rigueur.
L’autre anecdote est significative de ce mélange d’archaïsme
– ou plutôt de tradition – et de modernisme qui caractérise
la société mongole. C’était il y a une semaine
; j’ai vu débarquer dans la cour de l’école
un troupeau de vaches. Elles ont brouté et se sont baladées.
Il y avait aussi une femme et un homme, à cheval pour les encadrer
! Pour les gens, cela paraît normal. À ce niveau-là,
UlaanBaatar est assez étonnant : d’un côté,
il y a encore une partie de la population qui habite dans des yourtes,
et de l’autre il y a internet qui fleurit un peu partout.
Trois Quatorze — Tout ça nous donne envie de découvrir
le pays un peu plus, de parler des traditions, de l’habitat, des
relations humaines, des activités, de la famille… Ce seront
les sujets d’un prochain entretien, au printemps prochain !
Willem — Avec plaisir. (Au loin on entend une voix au loin qui crie
: « WILLAH). C’est ma petite sœur qui m’appelle.
« Willa » ç’est une contraction de « Willem
» et de « Ah ». « Ah » ça veut dire
« grand frère ». Pour appeler on dit souvent le nom
et le titre après, donc : « Willem, grand frère ».
On dit aussi « Grand frère » à quelqu’un
d’extérieur à sa famille, une personne souvent plus
âgée à qui on veut signifier son respect. Mais cela
se dit « Agah » et non « Ah ». Enfin tout ça
pour vous dire qu’on m’appelle. Alors j’y vais. A plus
tard !
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