Un missile mère-maire
Dany Carton, déléguée régionale en Champagne-Ardennes
: deux facettes et de multiples fonctions
Dany est infatigable : elle se couche tard, comme les gens de la ville,
et se lève tôt, comme ceux de la campagne. Dany est mobile
: hier à Paris, aujourd’hui à Aix, demain en Champagne.
Dany fait feu de tout bois : professeur de gestion et d’économie,
élue locale, déléguée régionale PIE.
Dany est bavarde : à l’écouter on se dit qu’elle
ne tiendra pas dans une page. Dany a les idées claires, elle va
droit au but : quand, pour introduire l’entretien, on lui demande
d’énumérer les événements-clés
de son existence, elle se saisit illico presto d’un papier, et,
sans réfléchir plus avant, y inscrit : « mon élection
», « la rencontre avec mon mari », « ma communion
», « la naissance de mes enfants », « la mort
de ma sœur », « l’entrée à PIE ».
Si on lui demande lequel de ces évènements est le plus important,
elle répond : « Aucun… ou plutôt tous. »
Mais lequel, alors, évoque-t-on en premier ? « Laissons faire
le hasard, rétorque-elle… » Et de découper aussitôt
la feuille en 6 morceaux, de les plier, et de tirer au sort le premier.
La rencontre avec mon mari. « Mon espoir, c’était de
rencontrer un agriculteur. Je voulais quelqu’un qui ait du bon sens
– le fameux bon sens paysan – , quelqu’un de stable
et sur lequel je puisse me reposer, quelqu’un qui s’appuie
sur les valeurs universelles les plus ordinaires… qui tienne compte
du temps et des saisons. » À l’évidence Dany
a les pieds sur terre : elle vient de l’Aube près de Troyes,
au cœur de la Champagne, de grands-parents agriculteurs. À
leurs côtés, elle a appris à aimer ses racines. Pour
elle, un paysan (elle emploie indifféremment les termes «
paysan », « agriculteur » ou « cultivateur »,
avec cependant une petite préférence pour le premier) un
paysan donc, c’est « quelqu’un qui mange les choses
au moment où il faut les manger, quelqu’un qui sans forcément
avoir fait d’études sait lire le ciel, la terre, les éléments...»
En un mot, conclut-elle, mon désir c’était de rencontrer
« quelqu’un qui prenne les choses à l’endroit.
»
Le jour de son anniversaire, il y a 26 ans, elle va en boîte :
« Là, j’ai repéré un homme qui me plaisait
bien ; mais il avait le bras en écharpe ! Difficile de danser,
c’était râpé, je suis repartie. » Un an
plus tard, jour pour jour, elle retourne au même endroit : «
Je suis retombée sur lui, et voilà ! On ne s’est plus
quittés. » Bien sûr, il est agriculteur (céréalier
à l’époque, aujourd’hui reconverti dans la culture
de la pomme de terre et de la betterave à grande échelle),
et auprès de lui, bien-sûr, elle trouve la stabilité
et le calme tant recherchés. « Il était parfait pour
moi. » Elle parle de quelqu’un qui a la tête sur les
épaules et les pieds ancrés dans le sol. Il me fallait aussi
un homme qui ait besoin de sa femme à la maison. » On prend
peur ; on imagine soudain une Dany soumise, presque cloîtrée
! Elle sourit et nous rassure : « Je suis loin de passer mon temps
à la maison, et Jean-Pierre y est sûrement plus que moi.
Je suis même toujours en vadrouille, mais nous avons la même
idée de la maison, du lieu que l’on bâtit, de la famille
que l’on construit et que l’on suit toute sa vie. Oui, nous
aimons construire notre nid. » La notion de nid, pour elle tient
du concret – c’est à la fois le contenu le «
home, sweet home » et le contenant, « la nichée »
– et tient aussi du symbole. Le nid, c’est son image
de prédilection. Rien que d’y penser on sent Dany réchauffée,
heureuse, tranquille. « Notre maison c’est notre camp de base.
» Tout le monde y revient, s’y retrouve, y puise ses forces.
C’est de cette chaleur dont je parle quand j’évoque
l’idée paysanne « d’une femme à la maison
». Moi aussi, j’avais besoin d’un « homme à
la maison ». » En fait, et en un mot, on dira qu’ils
étaient prêts à vivre ensemble.
La mort de ma sœur
« Ma sœur est morte dans un accident de voiture, le lendemain
de son mariage, au cours de son voyage de noces. » Dany qualifie
l’événement « d’horrible ». Un geste
de la main comme pour évacuer, puis elle parle d’Anita, de
sa beauté (« Mes parents l’appelaient « Princesse
» dit-elle), de sa gentillesse et de son intelligence ; elle parle
surtout de son absence :« 25 ans après, j’y pense tout
le temps. Chaque jour ou presque je me dis « Qu’est-ce qu’elle
aurait fait dans telle et telle circonstance et qu’est-ce qu’elle
aurait pensé de tel et tel changement ? Tout à l’heure,
en venant ici, j’ai vu un chapeau dans une boutique et je me suis
dit « Tiens, celui-là lui aurait plu ! » J’ai
bien son visage en tête, mais j’ai perdu sa voix. Elle me
manque »
On perçoit la fracture, la branche cassée, la paille : le
nid a été abîmé à jamais. « C’est
vrai, il y a un petit trou, et je sais qu’il ne se comblera pas.
» Derrière la tristesse pointe une douce résignation
: « C’est le destin », dit-elle.
Mon élection.
Dany a été élue comme conseillère municipale
de Saint-Rémy-sous-Broyes, pour la première fois il y a
23 ans. « Mon mari était conseiller et moi j’avais
besoin de m’investir dans la vie du village. Mais on ne pouvait
pas se présenter ensemble, alors il m’a laissée. »
Elle est venue chez lui, dans sa région, il lui a « confié
» son village. « Un mâle qui cède sa place !
J’ai pris ça comme une forme d’amour. »
Deux mandats de conseillère, un mandat de première adjointe,
puis un mandat de maire.
« Être Maire, c’est une forme d’aboutissement.
» J’aime mon village. À la place qui est la mienne,
je le vois grandir, je l’accompagne, je mets ma pierre à
l’édifice, j’essaie de préserver le souvenir.
» Le père de Dany était bâtisseur, et Dany à
sa façon aime la construction. Elle adore les plans et les projets
; elle aime par-dessus tout voir les choses pousser. » Bâtir
la conforte : « Pour me rassurer j’ai besoin de solide. »
Quand on l’interroge sur son action à la mairie, elle revient
à ce qui lui est cher : « Il faut gérer une petite
ville comme on gère un foyer, avec du bon sens et du cœur.
Il faut sentir les choses, notamment dans leur dimension collective. J’ai
beau avoir une formation de gestionnaire, j’y vais aussi au feeling.
» C’est le paradoxe Dany : d’un côté la
terrienne, la prévoyante, celle qui reconnaît vouloir toujours
assurer ses arrières », de l’autre la décontractée,
la légère, celle qui ne semble s’inquiéter
de rien et qui ne se soucie pas tant que ça d’être
un peu brouillon ou un brin tête en l’air.
Elle avoue ne pas être dénuée d’ambition. Elle
a été élue présidente de l’amicale des
maires et vient de se présenter en tant que conseillère
régionale. « J’ai échoué, mais ce n’est
que partie remise. » Dany a de la suite dans les idées ;
sans être conflictuelle, elle sait être battante.
La naissance de mes enfants
Maire et mère. Elle sait que ce(s) mot(s) la résument parfaitement.
Etre mère, pour elle, c’est un accomplissement, une preuve
que le nid est fertile. « J’aurais eu du mal à concevoir
une vie sans enfants. C’est une façon de s’ancrer.
J’aurais voulu en avoir quatre ou cinq, mais nous avons dû
nous contenter de deux. » Il y a eu Ingrid et Alban. Elle dit de
l’aînée que c’est la plus belle ; elle appelle
le second « mon petit paysan ». « À un an, précise-t-elle,
il faisait déjà la sieste dans la boîte à outil
du tracteur ! » Elle regrette le temps où la famille était
une notion large, où les enfants étaient éduqués
ou suivis par les grands-parents, les oncles et tantes, les cousins, les
voisins. Elle veut déjà être grand-mère «
Je suis prête, j’imagine déjà, les sorties,
les jouets, les pièces de théâtre que je monterai
avec mes petits-enfants… » Toujours elle élargit les
cercles ; elle en dessine en permanence de plus grands. « À
la maison, nous avons reçu Midy une petite américaine pendant
un an, Sarah une petite Néo-zélandaise pendant un an, Brad
un canadien pendant un an, et nous avons élevé pendant quatre
ans un jeune en difficulté, et nous avons hébergé
une jeune équatorienne… » Ce n’est plus
un nid, c’est une colonie.
« J’ai besoin de m’occuper des gens, d’héberger,
de couver. » Le danger de la mère-poule pourrait la guetter.
Elle échappe à la critique en reconnaissant les faits et
en filant sa métaphore favorite. Il est très important qu’ils
aient cet endroit où se retrouver et se ressourcer, mais il est
tout aussi important qu’ils prennent leur envol. « Même
les oiseaux migrateurs ont un point de départ, c’est de là
qu’ils vont et qu’ils viennent. »
PIE et les participants
« J’aurais bien aimé, c’est vrai, qu’à
l’image des jeunes PIE, mes enfants partent loin et longtemps. Mais
ça n’a pas été possible. » Elle reconnaît
qu’ils ont peut-être été victimes de ce goût
trop prononcé pour le point d’attache. « Moi-même
j’aurais rêvé faire ça, mais je crois que j’en
aurais été incapable. » Alors elle avoue qu’elle
s’occupe des petits PIE par procuration. Comme beaucoup de délégués
sûrement. Elle dit aussi que PIE c’est une autre famille,
un autre clan, que les autres délégués sont des ami(e)s,
et que les participants sont encore d’autres enfants.
Ma communion
« C’est mon entrée officielle dans le monde des grands,
dans la vie. J’avais 11-12 ans. C’est à partir de là
que j’ai construit. » Elle parle d’une journée
magique, de la beauté qui l’entoure, du costume, du voile
blanc, de l’apparat, du repas… Elle glisse sur le thème
de la religion et affiche sans crainte sa croyance et sa confession. «
J’ai la foi du charbonnier. De ce côté-là, je
ne suis pas du tout rationnelle, pas du tout scientifique. » Elle
porte une croix autour du cou, on s’amuse à souligner qu’elle
est presque grande et presque ostentatoire, elle en sourit. De toute façon,
elle ne se cache pas : « Je suis catholique, pratiquante, j’enseigne
dans une école privée, j’aime les églises,
le sacré, les traditions, le patrimoine spirituel ! » N’allez
pas croire pour autant qu’elle est traditionaliste ou quoi que ce
soit de ce genre. Le personnage est bien loin de tout cela, c’est
évident. Elle revient encore sur son obsession de la structure
: « Je crois que c’est pour masquer mon angoisse que j’ai
choisi d’adopter le camp de la règle. C’est vrai que
j’ai aimé les pensionnats, je crois d’ailleurs que
j’aurais aimé l’armée, sa discipline, sa rigueur,
ses missions. J’aime ce qui file droit, répète-t-elle
; je recherche toujours les bases. Dans ma classe par exemple, ça
marche au quart de tour. » Elle appuie encore : « J’ai
horreur que ça parte dans tous les sens et que ça s’éclate
comme un feu d’artifice.»
Et pourtant ! « Partir dans tous les sens, » ce serait peut-être
une de ses tendances, un aspect caché de son caractère,
quelque chose en elle qui lui fait peur et que, par sagesse, elle a tenu
sinon à rejeter, du moins à tenir le plus possible à
l’écart. Elle se serait auto-protégée de ses
probables excès. Elle le reconnaît volontiers : « Dans
le fond, je suis sûrement un peu fofolle. Un jour, par exemple j’ai
fait du parapente, ça m’a pris comme ça. Allez savoir
pourquoi ? Et elle avoue qu’à l’école, enfant,
elle était très indisciplinée : « J’ai
fait les pires bêtises, j’étais bavarde, je faisais
rire les autres. » Elle ne le dit pas, mais indisciplinée
elle l’est restée ! Ceux qui la côtoient – dans
les réunions PIE par exemple – peuvent en témoigner.
Tous savent qu’elle aime encore faire rire les copines… !
C’est au détour d’une de ses dernières phrases
que surgit d’ailleurs Dany dans son entier : la Dany officielle
et la Dany enfouie ou secrète. « Les règles c’est
bien, énonce t-elle avant que l’on se quitte… Et alors
qu’on pense qu’elle en a fini, elle glisse doucement, en accompagnant
sa remarque d’un sourire malin : « C’est bien les règles,
mais si on les enfreint un peu… franchement… ce n’est
pas plus mal !
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