Le parcours pour le moins agité de Geneviève Emanuely, correspondante locale de PIE à Paris

Les 7 vies de Geneviève EmanuelyGeneviève Emanuely

Quand Montaigne dit des hommes qu’ils ont tous besoin de reconnaissance, il pense sûrement – anachronisme mis à part – à Geneviève, dont le parcours, haché voire chaotique, et la vie – qui ne lui a pas fait que des cadeaux – auraient sans doute mérité plus d’attention et d’estime. Elle a croisé bien des gens Geneviève, et traversé bien des mondes, mais le monde la connaît-il et l’estime-il à sa juste valeur ?

L’enfance a la couleur d’Alger, où elle naît en 41, elle est blanche et pure, elle pourrait s’appeler « Paradis ». Les origines sont espagnoles et françaises, simples (« Je ne viens ni d’un milieu riche ni d’un milieu intellectuel »), et douloureuses aussi : « Mes parents étaient pupilles de la nation, victimes du conflit de 14 ; ma mère par exemple est née après la mort de son père. » Mais ces traumatismes sont presque effacés ; ils n’entament en rien les bonheurs du moment, qui ont pour noms Méditerranée, Soleil et Insouciance : « L’Algérie, c’était trois mois de vacances au bord de la mer, dans le cabanon de ma grand-mère, c’était la plage, « Surcouf », « Aïn Taya », le masque et le tuba, les cousins, l’absence de soucis. »

Seul petit hic, cette première vie s’arrête à 12 ans, prématurément donc, quand le père, fonctionnaire, est muté en France. C’est le temps de la découverte de la métropole. D’abord le voyage : « Une merveille. Je me souviens du petit train que nous avons pris à Nantes, de la verdure, des rivières, des ruisseaux, de la tranquillité de la France profonde, de la Loire majestueuse, … Je découvrais le décor de rêve que j’avais vu dans les livres. C’était magique ! » Mais le petit train s’arrête à Angers, terme du voyage et des illusions. Nous sommes en septembre 53, et pour la petite Française d’Algérie, le choc va être rude ! « J’ai très vite été saisie par le décalage énorme qui existait entre l’image que j’avais de la France – que je mettais comme beaucoup de Français d’Algérie sur un piédestal – et la réalité à laquelle j’allais devoir me confronter. » Pour Geneviève, la France c’est l’intelligence, la culture, le savoir, la beauté. « C’est ce qu’on apprenait à l’école ! On peut comparer au fameux “Nos ancêtres les Gaulois” qu’on enseigne aux Africains ou aux Antillais, et au décalage que cet enseignement ne manque pas de créer. A nous Français d’Algérie, on “vendait” une image totalement aseptisée et idéalisée de la France. » Or, à son arrivée en France, Geneviève découvre deux choses auxquelles elle ne s’attendait pas : « La misère, d’abord ! Car on n’en parle pas aujourd’hui, mais la France de la province qui avait souffert de la guerre était à cette époque dans un état catastrophique. Il y avait des riches, mais à côté il y avait une pauvreté extrême, des gens qui vivaient dans des roulottes, une hygiène déplorable, des logements insalubres. J’ai vu la France victime de l’alcoolisme, les orphelins en nombre (il y en avait 3 ou 4 par classes, c’était énorme !), les retombées de la guerre d’Indochine (les veuves notamment). La France de l’hiver 53/54 – celle de l’Abbé Pierre – je l’ai vue de près, je l’ai prise en plein front et elle m’a paru bien plus misérable que l’Algérie que je quittais. » Geneviève découvre surtout une autre mentalité que celle qu’elle a connue : « Quel monde étriqué, j’avais l’impression que tout le monde s’épiait. Pas de gentillesse apparente. Quel contraste avec l’Algérie ! » Elle s’étend surtout sur l’école et sur les professeurs : « J’étais au lycée Joachim du Bellay » un monde bien comme il faut en apparence, mais si terrible de l’intérieur : « Qu’est-ce que j’ai pu souffrir. Il y avait des enseignants brillants et très compétents, mais dans l’ensemble, j’ai vraiment été “cassée”. » Ma soeur et moi, on avait droit à des réflexions du type : « Est-ce qu’on parle français chez vous ? On nous posait des questions stupides sur l’Algérie, on s’étonnait qu’on ne soit pas noirs ! C’était inimaginable de la part d’un monde soi-disant ouvert et cultivé. » Conséquence de ce mauvais traitement : « Toute la famille s’est mise à déprimer ! » Cela a été très pénible. « Ce passage m’a perturbée pour la vie, mais il m’a aussi apporté une grande richesse, une distance, un recul sur les choses. » A l’écouter, Geneviève a vécu à l’étranger pendant quatre ans. « Oui, c’est clair, j’étais émigrée ! »

L’adolescence, c’est aussi le retour en Algérie, en 58, a priori pour toujours. Mais les événements en décident autrement qui précipitent le pays dans le chaos. Geneviève va connaître la guerre au quotidien, la violence, les attentats, le premier amour, la perte d’amis, l’impression d’être trahie, la certitude d’être volée, d’être incomprise. En quatre ans, le fossé avec la métropole ne cesse de se creuser. C’est pourtant en France qu’il faut « rentrer », en 62. « Là, je ne me souviens de rien, c’est comme une perte de mémoire après un choc violent. Je ne sais même plus si j’ai pris l’avion ou le bateau ! » C’est ainsi qu’on en termine avec la seconde vie, par un trou noir et par ce propos laconique : « Mon adolescence a été fracassée. » Difficile de se remettre, et pourtant Geneviève va rebondir. Le second retour dans la métropole est d’abord marqué du sceau de la révolte (« On a été si mal accueillis ! »), de l’incompréhension (« Je ne savais plus d’où j’étais »), de l’incommunicabilité. Geneviève vit au milieu de sa famille et des Français d’Algérie. Elle rencontre Yves. Lentement le processus d’intégration s’enclenche : « En Bourgo-gne, où nous nous sommes installés, nous avons été bien reçus » ; elle entame ses études : droit, école d’attachée de direction. Puis elle travaille. Elle entre chez Kodak où, dit-elle, elle se « stabilise ». Elle doit épouser Yves. Le bonheur a priori… Mais il est écrit quelque part que la vie de Geneviève doit épouser une ligne accidentée. Yves est arrêté, suite à ce que, par double euphémisme, elle appelle « les conséquences des événements d’Algérie ». S’ensuivent trois années passées entre La Santé, Fresnes et l’Île de Ré. « C’était quelque chose ! », dit-elle sobrement, comme s’il fallait résumer en une simple formule trois années de visites et de parloir, trois années d’attente et d’interrogations, trois années à mettre à nouveau entre parenthèses la vie « normale ». Elle se souvient – et là, pointe le regret – d’avoir rejeté une proposition de travail à Rochester, aux Etats-Unis. « Ce n’est pas un regret… », se reprend-elle, «mais ça reste un manque. »

En 66, s’ouvre la quatrième vie de Geneviève, celle d’épouse et de mère. Elle connaît le bonheur, la naissance de ses deux enfants, Stéphan et Cyril. « Une grande vie », dit-elle. Mais une vie qui reste sinon dure du moins tourmentée ! Car Yves ne s’est jamais remis de son passage en prison. « Il n’en parlait pas, car il était secret, mais trois ans de prison à 20 ans… C’est énorme. » Pour Geneviève, une vie est faite de blessures qu’on laisse à l’air libre afin qu’elles cicatrisent. Mais pour Yves, les plaies sont trop larges, et, parce qu’il les referme trop vite – les renferme même – elles suintent, à l’intérieur et à jamais. Il se laisse piéger par l’alcool. Pas facile, mais pas pour autant horrible. Geneviève parle un instant de son mari – décédé récemment – avec tendresse et admiration ; elle évoque son talent de peintre, ses études brillantes aux Beaux Arts et aux Arts Déco, sa gentillesse, sa droiture : « Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de qui que ce soit », et sa générosité aussi. « Il a trop manqué de reconnaissance ! » Elle n’oublie pas les belles années qu’ils ont partagées (leurs enfants et la joie qu’ils leur ont procurée, leurs amis, leur vie « trépidante, riche, passionnante »), pas plus qu’elle ne cache les moments plus difficiles : son travail « pas folichon » à l’UNEDIC », les licenciements d’Yves, et la séparation impossible… mais inéluctable. Ils ne vivront plus ensemble, mais, pour autant, ils ne se quitteront jamais. Sa cinquième vie, Geneviève l’entame en 89, elle a 49 ans. Il faut réapprendre à vivre différemment. Elle reprend la fac (deux années de psycho) et suit une formation professionnelle (administration, spectacle). Plus tard, elle s’installe à Châlon-sur-Saône, où elle devient directrice de la communication de la Maison de la Culture. Sur cette carrière dans le monde du spectacle, elle s’étend un peu. Fière, elle énumère ses succès, ses rencontres, tout ou partie de ses nombreuses connaissances. Elle fait des échanges entre théâtres, crée une association autour d’une idée novatrice. Huit années d’activités denses. « Ce fut quand même très dure. Je me suis débrouillée seule. J’ai vécu pendant un an dans une chambre de bonne, je prenais ma douche à la piscine du quartier. Et j’avais cinquante balais ! A un moment , c’est mon fils qui m’a aidée financièrement ! J’avais honte. » La sixième vie commence à l’âge de la retraite ; c’est l’occasion pour Geneviève de s’engager dans une discipline qu’elle avait découverte quelques années auparavant. « Je me suis mise sérieusement au yoga. » On sourirait presque en pensant : « Mais que n’a-t-elle pas fait ? », mais on n’en a pas le temps, car Geneviève a déjà embrayé. Maintenant, elle parle d’hatah yoga, de yoga intégral, de posture et d’écritures, du Mahabarata et du Ramayana. Elle ne vous laisse pas la possibilité de croire que tout cela n’est pas sérieux. « Le yoga m’a appris à composer avec les épreuves. Il faut réfléchir à ce qui t’arrive. Tant que tu ne comprends pas les choses, elles se rappellent à toi. Il ne faut pas les éviter. » C’est toute une vie le yoga !

Et PIE dans tout ça ? « PIE relie toutes mes vies », dit-elle d’emblée. « Dès le début (quand il a été question que mon fils Stéphane s’inscrive au programme d’une année, puis quand Cyril est parti, puis quand nous avons accueilli Donna), j’ai senti qu’il y avait quelque chose de particulier avec cette association. J’y ai trouvé une famille. Par rapport à l’enfance, il y avait le lien avec l’Algérie (dont est originaire un des fondateurs. N.D.L.R.). » Le lien à l’adolescence tient à la capacité de Geneviève, à l’époque « étrangère dans [son] propre pays », à décrypter les enjeux de l’intégration. « J’ai aussi gardé de cette période un regard très critique sur le moule éducatif, et j’ai vu en PIE une ouverture. » PIE reste surtout liée à l’image d’années heureuses, l’épanouissement de Cyril, l’accueil de Donna, une jeune Américaine (« j’avais une fille à la maison »), la découverte des USA, les échanges vécus au jour le jour. PIE c’est aussi le souvenir de tous les jeunes en partance (les entretiens, la préparation), du temps passé à écouter les jeunes étrangers accueillis en France, des voyages (Chine, USA…).

Geneviève se tait un instant. C’est toujours un peu choquant de brasser sa vie en une heure de temps. Et maintenant elle esquisse un sourire. Elle sourit à l’avenir – elle pense à sa septième vie, aux plaisirs d’être Grand-Mère, au prochain voyage – et au passé tout autant. Avant de nous laisser, elle lance presque fière : « Finalement j’ai eu une vie assez riche. Pas dorée mais riche. Et j’ai quand même pas mal rebondi ! »

Geniève Emanuely en quelques dates

5 août 1941

Naissance de Geneviève Taillebois à Alger

1953

En France à Angers

1958

Retour en Algérie
La guerre

1962

Retour en France
Travail chez Kodak
Visites en prison

1966, 1967, 1969

Mariage
Naissance de Stéphan
Naissance de Cyril

1985

Départ de Cyril Accueil de Donna Correspondante PIE

1989

Un nouveau métier

1998

Retraite et yoga