Plus
loin, plus proche,
une histoire de doubles
Yann et Francis, Francis et Yann :
deux vies, un seul parcours… jusqu’à
ce matin d’août 2006 où les chemins
des deux jumeaux se séparent. En
partant vivre une année scolaire aux
USA, Yann et Francis ont,
provisoirement au moins, choisi de
prendre leurs distances. En
s’intéressant (la veille de leur départ
et cinq semaines après leur arrivée) à
ce qui anime, motive et inquiète les
deux frères, Trois Quatorze se penche
sur la large question de la séparation.
Car l’histoire de Yann et de Francis,
pour peu qu’on en accepte la
dimension allégorique, s’inscrit
comme une simple variation sur
le thème du départ, de l’arrachement
et du renouveau qui
toujours l’accompagne.
la veille du départ
Trois Quatorze (À Yann) — Quand es-tu né,
quel âge as-tu ?
Yann — Nous sommes nés le 23 juillet 1990. Nous
avons juste 16 ans.
Trois Quatorze — Combien de fois et combien de temps avez-vous
été séparés depuis votre naissance ?
Yann & Francis (ils préfèrent visiblement répondre
ensemble) — Nous n’avons jamais été
vraiment séparés. À part peut-être une ou deux
années à l’école, en primaire. Mais nous ne
sommes jamais restés plus de quelques jours sans nous voir. On
a un peu la même histoire, on a les mêmes copains, on fréquente
les mêmes endroits, on a des goûts communs, on se raconte
tout. Non, quand on dit qu’on se raconte tout ce n’est pas
tout à fait vrai. Car nous n’avons pas besoin de nous parler
dans la mesure où on vit quasiment les mêmes choses. On sait
toujours ce que fait l’autre. On se comprend sans rien avoir à
se dire.
Trois Quatorze — Par rapport à une relation classique
entre deux frères, comment définiriez-vous votre relation
?
Yann & Francis — On est frères, mais on est
aussi les deux meilleurs copains du monde. On se côtoie du matin
au soir, on ne s’engueule jamais, on avance au même rythme.
La plus grande différence par rapport à une relation classique
tient au fait qu’on a les mêmes goûts et parfois même
les mêmes pensées. Ce n’est pas le cas avec notre frère
Maxime. Lui, il peut nous surprendre.
Trois Quatorze — Vous ne vous êtes jamais surpris
? Vous est-il déjà arrivé de vous passionner pour
quelque chose qui n’a pas intéressé l’autre
?
Yann & Francis — Non, pas trop ! Non,
on ne voit pas. On aime les mêmes sports, les mêmes matières,
les mêmes lieux. Le plus souvent on sait parfaitement ce que l’autre
va penser de telle ou telle chose. Il nous arrive même de devancer
ses paroles. Parfois, on se tait, parce qu’on sait très bien
que l’autre va parler aussi bien à notre place.
Yann — Il m’est arrivé souvent de vouloir
dire un truc et que dans les cinq secondes qui suivent, Francis le dise
à ma place,
Francis — Ou encore que des copains me disent : «
Ce que tu me racontes, ton frère me l’a raconté avec
les mêmes mots il y a cinq minutes.
Trois Quatorze — Qu’est-ce que vous ne partagez
pas ?
Yann & Francis — On ne parle pas des copines.
Trois Quatorze — Vous n’êtes pas le confident
de l’autre ?
Yann & Francis — Non, parce que des
frères ne sont pas facilement confidents. Et puis, de toute façon,
on a l’impression de tout savoir de l’autre.
Trois Quatorze — Comment l’idée de partir
un an vous est-elle venue ?
Yann & Francis — On avait vu notre frère Maxime
partir une année. On a eu envie de faire la même chose. On
aime assez l’aventure. On s’est dit pourquoi pas nous.
Trois Quatorze — L’un aurait-il tenté l’aventure
si l’autre ne l’avait pas fait ?
Yann & Francis — Non, nous ne serions jamais partis
l’un sans l’autre. Ça nous aurait fait mal au ventre.
Là, ça nous rassure un peu.
Trois Quatorze — Et pourtant vous partez au même
moment, mais vous ne partez pas ensemble ?
Yann — Non, mais on se sépare ensemble.
L’interview se poursuit séparément,
Francis d’abord…
Trois Quatorze — À deux jours du départ,
quel sentiment t’habite ?
Francis — Je sais que ça va être un vrai changement
dans ma vie. Je sais que les autres se posent des questions sur leur intégration,
sur l’école, sur la langue. Moi je pense d’abord à
la séparation avec Yann. C’est ce que j’appréhende
le plus.
Trois Quatorze — Quelle est ta crainte ? De quoi as-tu
peur exactement ?
Francis — Je pense que je vais me demander
comment ça se passe pour lui, s’il est heureux, s’il
s’intègre. Au début, je sais que ça va être
dur.
Trois Quatorze — Que crains-tu précisément
pour lui ?
Francis — Il est quand même un peu
timide, peut-être un peu plus que moi. Il est discret. Au début
ce sera difficile, mais après ça va aller bien.
Trois Quatorze — Que lui souhaites-tu ?
Francis — D’en profiter au maximum et d’y arriver
tout seul. D’avoir de nouveaux copains. Je suis curieux de savoir
ce qu’il va faire. Je suis pressé qu’il me raconte
sa nouvelle vie. J’ai l’impression qu’une partie de
moi va vivre autre chose. C’est intrigant.
Trois Quatorze —Ton frère Yann t’a-t- il
déjà surpris ?
Francis — (après réflexion)
— Peut être la première fois qu’il est sorti
avec une copine.
… Puis Yann
Trois Quatorze — À deux jours du départ,
quel sentiment t’habite ?
Yann — Je pense à la séparation.
Ça va être une grosse séparation. Il y a une chose
qui va vraiment changer, c’est de devoir prendre seul les décisions.
À deux, on se consulte souvent, sans même avoir besoin de
parler. Làbas, je vais être seul. Je me demande si on va
rencontrer les mêmes difficultés, avoir les mêmes réactions.
Trois Quatorze — Qu’est-ce qui sera le plus dur
à quitter ?
Yann — Lui. Sans hésiter. C’est
mon jumeau quand même.
Trois Quatorze — Qu’est-ce qui te fait peur ?
Yann — J’ai peur pour lui. Je me
demande comment il va s’intégrer, dans le lycée et
ailleurs. Il est quand même un peu timide. Il n’est pas très
bavard. Mais en même temps, il est sociable et curieux. Comme il
aime découvrir, ça devrait aller.
Trois Quatorze — Que lui souhaites-tu là-bas ?
Yann — Du bonheur, que du bonheur. De
se faire d’autres copains.
Trois Quatorze — À ton avis, pourquoi a-t-il décidé
de partir ?
Yann — Pour apprendre à ce que
l’on se sépare, je crois.
Trois Quatorze — En vous écoutant, on a l’étrange
impression que chacun va apprendre sur lui-même en voyant l'autre
partir.
Yann — Oui, c’est un peu cela. Une
partie de nous va nous surprendre en vivant autre chose.
Cinq semaines plus tard...
Interviews séparés de Yann (Montana)…
Trois Quatorze — Comment ça va ?
Yann — Très bien, je suis dans
un rêve. À tous les niveaux : famille, école…
je ne vis pas du tout ce que j’avais imaginé, mais c’est
parfait. Tout le monde est sympa avec moi, tout le monde m’aime.
Je suis le plus heureux. Même en anglais, ça roule !
Trois Quatorze — As-tu parlé à ton frère
depuis ton arrivée ?
Yann — Non, mais on s’écrit
; on se tient au courant, on se raconte ce qu’on fait par e-mail.
Trois Quatorze — Penses-tu souvent à lui ?
Yann — Oui quand même. Surtout si
je fais quelque chose de particulier, si j’ai une fête ou
quelque chose comme ça.
Trois Quatorze — Est-ce qu’il y a un jour où
tu n’as pas pensé à ton frère ?
Yann — (Il hésite) Oui, je crois oui. Quand je suis
pris dans le quotidien, dans l’ambiance de l’école,
oui. Ce qui est sûr c’est qu’à ce niveau-là
c’est un changement radical dans ma vie. Je suis plus loin de Francis
physiquement et en même temps, je ne me suis jamais senti aussi
près de lui. C’est paradoxal, mais c’est ainsi. J’ai
l’impression qu’on s’aime plus qu’avant. Moi je
conseille à tous les jumeaux de faire ça. C’est difficile
à décrire, mais c’est très surprenant.
Trois Quatorze — Comment ça va ?
Francis — Je vais plus que bien, super
heureux.
Trois Quatorze — Où en es-tu par rapport à
ton frère ?
Penses-tu souvent à lui ?Francis —
Oui, tous les jours. Je réalise que jusque-là on n’avait
pas vraiment de sentiments forts. Maintenant je réalise la chose
incroyable que c’est d’être jumeaux. Avant on faisait
tout ensemble, mais là on découvre à quel point on
est attaché à l’autre en tant qu’autre. On pense
à lui, on espère que tout va bien pour lui, et si c’est
le cas, on est bien !
Trois Quatorze —Vous suivez vos parcours ?
Francis — Pas au quotidien, mais régulièrement
par mail. Pour ma part, je me pose souvent des questions sur lui. Où
est-il ? Que fait-il ? Où en est-il ? Est-il bien ?
Trois Quatorze —Est-ce qu’il t’a manqué
pour prendre une décision ?
Francis — Bizarrement, non. Je me sens
plus autonome. Maintenant, il y a vraiment lui et moi. Chacun a clairement
sa vie. Il y a une distance réelle c’est sûr et en
même temps, je le répète, nos sentiments sont plus
forts.
5 petites questions
à Yann et Francis
(auxquelles ils répondent à
distance,
l’un après l’autre, et sans s’être
concertés)
As-tu fait un rêve marquant depuis ton arrivée
?
Yann — Récemment j’ai rêvé
à mon retour. J’arrive en France, je vois Francis,
je cours vers lui, on pleure… de joie. Ça faisait
bizarre.
Francis — J’ai rêvé que
je revenais en France. Je ne savais plus parler anglais.Toute
ma famille était là, Yann aussi.
Quel achat important as-tu fait depuis ton arrivée
?
Yann — J’ai acheté
le cadeau d’anniversaire de mon grand frère Maxime.
Un tee-shirt.
Francis — Rien pour l’instant, je n’ai
rien acheté… à part des sandwichs et des
bonbons. Mais je vais bientôt acheter un cadeau d’anniversaire
à Maxime, mon grand frère. Je ne sais pas encore
quoi.
Quel est ton mot préféré en
anglais ?
Yann — Sweet
Francis — Body
Actuellement, qu’est-ce qui te manque le plus
?
Yann — L’escalade… Et la personne
qui me manque le plus ? Max… et Francis (NDLR : ses
deux frères).
Francis — Mes deux frères…et une
occupation ? L’escalade.
Pouvez-vous établir une liste des dix mots
qui vous tiennent le plus à coeur ?
Yann — Famille, fête, amis, avenir, ensemble,
découvrir, paix, montagnes, s’amuser, grimper.
Francis — Montagne, frères,
anglais, sport, photos, experience, friends, jumeau, famille,
enfance.
Une couleur ?
Yann — Le bleu.
Francis — Le jaune. (Un temps).Yann, il a dit
bleu, non ? |
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Catherine, mère de Francis et de Yann
Je me demande comment ils vont réagir. Se séparer,
c’est tout de même la première fois que
ça leur arrive. Je compare avec le départ de
leur frère Maxime, et je sens que je suis plus inquiète,
plus angoissée. D’abord parce que ce sont mes
derniers ! Et bien sûr parce qu’ils sont jumeaux.
Comment vont-ils se comporter l’un sans l’autre
? Vont-ils arriver à prendre des décisions seuls
? Eux qui disent « nous » à la place de
« je », eux qui ne se disputent jamais, qui avancent
toujours au même rythme, en donnant l’impression
de tout faire à deux et de trouver toujours le bon
compromis. Je crois que paradoxalement ils veulent à
la fois gagner leur indépendance et renforcer le lien
qui les unit. Je pense qu’inconsciemment, ils craignent
de se perdre. À deux jours du départ, ils ont
sûrement très peur. Francis m’a encore
dit ce matin qu’il avait du mal à dormir. Leur
grande question, c’est celle de la gemellité.
Par rapport à leur séjour, je ne crois pas qu’ils
aient d’autres inquiétudes. Chacun a toujours
le souci de l’autre, chacun se pose toujours la question
de savoir comment l’autre va s’en sortir. On n’a
jamais essayé d’entretenir cette gémellité,
on ne les a jamais habillés de la même façon.
Plusieurs fois durant leur scolarité, on a essayé
de les séparer, mais ça n’a jamais marché
; l’un prenait trop de retard. On a essayé de
les faire dormir dans deux chambres à part, mais ils
ont toujours voulu rester ensemble. Je suis persuadée
que ce séjour leur sera bénéfique. Une
chose m’a toujours frappée : ils n’expriment
pas le besoin de raconter ce qu’ils vivent. Je crois
que, quelque part, ils n’en n’ont pas besoin,
dans la mesure où leur alter ego est au courant de
leur vie et que cela leur suffit. Et, de fait, ils ont un
problème de langage. Ils ne savent pas trop raconter.
Ils manquent un peu de vocabulaire, ne sont pas trop riches
à ce niveau-là.
Cette année ne peut que leur servir. Chacun, seul,
manque un peu de confiance en lui-même. J’espère
qu’ils vont l’acquérir là-bas. Je
me demande parfois —je me pose surtout la question pour
Yann— s’ils vont oser dire ce qu’ils pensent,
s’ils vont oser être eux-mêmes. Je pense
que oui. Je les sens prêts. On a beaucoup parlé
avant le départ ; cela devrait les aider. |
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