Prendre le mamouth par les corneséditorialTout le monde s'accorde aujourd'hui à dire que les élèves
français sont, au même titre que leurs professeurs, les victimes
d'un monstre administratif, un monstre incapable de bouger d'un millimètre
sans que sa charpente et ses fondations (et donc les intérêts
de tous ceux qui en dépendent) ne soient aussitôt ébranlées.
Mais derrière cet accord de surface, que de divergences ! Là, les avis divergent. A en croire l'opinion (du moins les politiques et les administratifs !) les Français aiment cette grosse bête. Pas question, donc, de la trop changer. Les Français, nous dit-on, sont attachés à leur école pour deux raisons principales : 1° - Son niveau est très élevé (on entend couramment des politiques, et ce quelque soit leur tendance, parler d'"une des meilleures écoles du monde"). 2° Ses structures permettent de lutter contre les inégalités. Or ces deux affirmations méritent d'être largement nuancées.
Sous prétexte d'entretenir ces deux mythes de la performance et de l'égalité, il nous paraît malsain de s'abriter derrière eux, d'occulter, à l'intérieur de l'institution, certains débats (et notamment le débat fondamental sur la définition et le rôle d'une école moderne) et de refuser de se poser quelques questions essentielles. Des questions comme celles-ci : la culture de "l'esprit de compétition" dès la petite enfance n'est-elle pas préjudiciable à un développement harmonieux d'une classe et d'un enfant? Faut-il noter les élèves du primaire, et si oui sur quelle base? Le système de notation globale - une note pour un devoir - n'est-il pas totalement dépassé ? Le baccalauréat remplit-il sa fonction ? (Au fait quelle est cette fonction ?) Cet examen n'a t-il pas - tel qu'il est conçu aujourd'hui - des effets très néfastes sur la formation de notre jeunesse ? Est-il admissible que certains lycéens travaillent plus de 60 heures par semaine (40 heures de cours + travail personnel) ? Les élèves reçoivent-ils de la part du monde enseignant l'attention qu'ils sont en droit d'espérer? Les professeurs peuvent-ils travailler en sentant leur autorité bousculée ? Les rapports entre enseignants et élèves ont-ils évolué assez vite, sont-ils adaptés, doivent-ils rester uniquement verticaux (le savoir et le pouvoir trônant au sommet de la pyramide)? Dans l'état actuel des choses, il nous semble inconcevable que la France fasse l'économie de questions qui animent depuis si longtemps la plupart des pays étrangers. Il nous semble évident que l'heure de l'examen de conscience de notre école a sonné. Venons-en maintenant aux événements récents. Au départ, le mouvement des lycéens apparaît d'abord comme anodin. La revendication de ces derniers est, somme toute, assez classique. Elle porte en effet sur l'argent, les profs et les locaux. Elle révèle en même temps un certain malaise, et nous appelle à faire quatre remarques : 1°) Cette revendication ressemble étrangement à celle
des professeurs. Or, il n'est pas certain que dans la conjoncture actuelle
les intérêts des uns et des autres soient nécessairement
convergents. Pour mieux comprendre, il nous faut revenir au centre des manifestations du 20 octobre dernier et écouter à nouveau les élèves. "On veut plus de classes, on veut plus de profs" : tel est le slogan scandé par certains d'entre eux pour engager les hostilités. Un psychanalyste ne manquerait pas de relever que cette formule, à première vue tranchante et contient - en langage parlé du moins - sa négation , à savoir : "nous ne voulons plus de classes, nous ne voulons plus de profs." Loin de nous l'idée de croire que les élèves ne veulent plus travailler, mais, ne veulent-ils pas, en revanche, travailler autrement : "Nous voulons d'autres classes, nous voulons d'autres profs."? Veulent-ils vraiment que rien ne bouge, sinon le nombre d'élèves par classe ou de profs par élève (ce qui revient au même) ? N'y a t-il pas derrière ce pseudo-lapsus un sorte de non-dit qui ne demanderait qu'à être formulé et à être entendu par tous ? Quand on se penche sur les résultats de la consultation lancée auprès des lycéens en 97, on s'aperçoit, en effet, que ces derniers demandaient un véritable allégement des programmes, un enseignement en partie individualisé, un soutien auprès des élèves en difficulté (mesures qui renforceraient l'efficacité de la méthode et qui réduiraient, pour le coup, les inégalités), un véritable système à options, une évolution des relations profs-élèves (parrainage)... Et lorsque, aujourd'hui, on entre un peu plus au coeur des cortèges de lycéens, on entend des appels plus profonds et cette fois-ci plus clairement formulés : "On nous trie, on nous entasse, on nous gave", ou : "Nous refusons que l'éducation devienne une usine à bac, un parc à boeufs", ou aussi : "On nous conditionne" ou encore : "On nous conduit droit dans la poubelle de l'ANPE"*. Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que le flou qui génère et nourrit ce mouvement est révélateur d'un grand trouble. Le ministre de l'Éducation, qui paraissait au départ prêt à faire bouger l'institution, a, face aux incertitudes ou à la menace, choisit finalement d'avancer son train de réformes à une allure de sénateur. Voyons plutôt : 1°) On donne un peu d'argent. Ce remède, a priori utile,
pourrait bien, à long terme, s'avérer aussi illusoire que
ces anti-inflammatoires que l'on prescrit trop souvent au malade, et ce
sans avoir repéré les causes du mal. Notre mammouth, on le voit, se porte bien. Il est toujours vivant, mais plus que jamais égaré dans un monde qui n'est plus le sien. L'idée n'est pas de dire : "C'est mieux ailleurs". Elle est de montrer qu'il existe d'autres objectifs, d'autres voies, d'autres conceptions de l'éducation et de la formation, d'autres alternatives. Ces "autres", nous n'avons pas le droit, en cette fin de siècle, de les ignorer ou de les taire à notre jeunesse. * Source : "Le Monde" : 15 octobre 98
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