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L’homme de l’Ouest

Dominique GlémotDominique Glémot, 48 ans, Briochain, conseiller en voyages linguistiques et culturels, pour PIE et Calvin-Thomas.

Cela aurait pu être l’histoire d’un échec… C’est l’aventure d’un vrai Breton («  un Breton pur beurre, comme on dit ; je suis briochain, un de mes grands-pères était du pays Gallo, l’autre de Guingamp  »); c’est le parcours d’un homme que tout prédestine au voyage. Le grand-père paternel est ouvrier dans la chaussure, le père et les deux oncles sont marins. L’homme est donc lié, pour la vie, au voyage ! À pied ou en bateau, au fond, peu importe ! Dominique Glémot apprend à marcher sur les quais de la Compagnie Générale Transatlantique du Havre. Plus grand, il est attiré par d’autres quais : «  Quand j’habitais Saint-Malo, je passais mes étés à faire visiter la ville aux Américains. J’étais passionné par les étrangers, ceux qui venaient d’ailleurs. Je correspondais déjà avec une Américaine.  »
L’homme de l’Ouest veut traverser l’Atlantique ; filer, là-bas, toujours plus loin ! «  J’étais partant, j’en rêvais. »
En 70, le rêve est sur le point de se concrétiser. Dominique Glémot est sélectionné par le Rotary et se voit offrir une bourse pour participer à un séjour d’une année scolaire aux Etats-Unis. «  C’était à Philadelphie, je m’en souviens, comme si c’était hier  ». Il est l’élu. Enfin ! Il constitue un dossier pour l’association AFS. «  Dans ma tête, ça y’était, j’étais parti. »
Mais, au mois de juillet, le plan échoue. «  Je n’ai jamais su pourquoi ! », assène-t-il, sans même s’émouvoir. D’autres auraient perdu pied, tourné en rond, ressassé leur regret, leur rancoeur.
Lui non : «  Sincèrement, je crois n’avoir gardé aucune amertume de ce raté, je me suis simplement dit qu’il fallait passer à autre chose.  » Autre chose, c’est toute une vie : les études (anglais, histoire), le mariage, les enfants, une carrière commerciale. Pour son boulot, il sillonne sa région, de haut en bas, de long en large ; au point de la connaître sur le bout des doigts. L’Ouest, de l’intérieur.  
Vingt ans après, c’est son fils aîné qui partira : Alaska, USA. L’Ouest, le vrai, celui de Jack London, des aventuriers. «  Quand l’opportunité s’est présentée pour Thomas, je me suis souvenu de ce pote que j’avais rencontré en lettres sup, qui revenait d’un séjour long à l’étranger, et qui se baladait en anglais pendant que moi, je végétais. J’ai aussitôt dit à mon fils : « Si ça te plaît, on fonce, on va faire ce qu’il faut, on va faire les sacrifices nécessaires ».  »
Thomas part, par l’intermédiaire de PIE. Au retour de son fils, Dominique Glémot prend ses marques dans l’association. PIE le reçoit, il s’y reconnaît.  » Je me suis lancé là-dedans sans trop hésiter. J’ai repéré de suite une équipe sympa, qui basait son travail sur des relations amicales plutôt que sur une hiérarchie forte et surtout, oui surtout, j’avais l’intime conviction que PIE proposait un truc génial.  » Désormais, il aidera les autres à partir. À titre bénévole, il va conseiller, guider, sélectionner les futurs partants. Le départ, après tout c’est son affaire. «  Avoir la certitude du bienfait des échanges internationaux, et, dans le même temps avoir la possibilité, grâce à mon passé, de persuader les autres. Pouvoir leur faire bénéficier d’une telle expérience. L’un dans l’autre, c’était quand même le bingo ! « .
Le temps passe. Il élargit sa sphère d’activité (programmes d’étés, année au pair, jobs à l’étranger…) et intègre Calvin-Thomas. Il fait bénéficier les deux organismes de sa foi dans l’autre et dans l’ailleurs, et de  son expérience professionnelle dans le domaine commercial. «  Le commerce, c’est un métier. L’activité commerciale est une activité respectable (malheureusement tabou) qui nécessite des connaissances et de l’expérience.  » Il tient à la distinction entre un vendeur et un camelot.  «  La vente passe par l’écoute. On ne peut pas vendre si on ne sait pas ce que l’autre cherche.  Il faut faire ressortir les avantages, mais aller aussi à la rencontre des préoccupations et des inquiétudes du « client » potentiel. «  
Pour lui, l’habitude commerciale permet de «  mettre à mal les réticences enfouies, cachées, inappropriées  ». «  Une vente c’est d’abord convaincre. On ne peut pas convaincre les gens malgré eux.  Il faut aller chercher à l’intérieur d’eux-mêmes ce qu’il y a d’important et qu’ils ne connaissent pas, ce dont ils ont besoin sans le savoir.  »   Faire une vente, c’est rendre un service.
Il parle d’enthousiasme avec enthousiasme, de force de conviction avec conviction ; il est bien à sa place. Il explique avec lucidité cet état de fait : «  Un jeune qui est parti un an et dont on n’entend plus parler, quelque part c’est normal. Il a satisfait son désir, son appétit. Tandis que moi, j’ai toujours faim.  » Il se rattrape aujourd’hui, mais de façon plus altruiste : «  J’en fais bénéficier les autres, je crois que je comprends bien l’attente de tous ceux qui veulent voir plus loin. « 
Il est un  peu rond, jovial, mais il pourrait jouer les méchants dans un «western». Il aime la pluie – et la bruine tout autant –, c’est dire que c’est un « pur » de Bretagne. Il porte souvent un petit bonnet bleu… de marin. Il est debout quand les autres dorment (dès 5 heures 30 le matin), prend le boulot tôt, comme on prend un quart. Il veille sur les siens (animaux compris). «  J’aime les chiens, les chats, les hommes ; y aurait-il là une contradiction ?  ». Il a l’esprit militant. Il en a le passé aussi. Aujourd’hui, dans son domaine, il lutte contre les archaïsmes, les idées reçues, les freins. Il part en croisade contre les « Passe ton bac d’abord », les « C’est trop loin », les « C’est trop long » ; contre toutes ces formules qui sortent, sans raisons raisonnables, mais inlassablement, de la bouche de la grande majorité des profs et des parents.  » Parfois je me dis que tout cela avance très, très lentement. On lutte sans cesse contre des mentalités très pesantes. Quand on voit le potentiel sur tout le pays et le nombre de jeunes qui choisissent de partir un an !  Dans ce domaine,  on a vraiment besoin de Don Quichottes.   » Il en est un, (même s’il a plutôt l’allure et la jugeotte de Sancho, son acolyte) ; toujours en quête de justice, d’égalité, d’aventures.   » S’agissant de l’apprentissage des langues étrangères et des échanges interculturels, on en est aux balbutiements ; dans tous les domaines. On n’a pas encore entamé le bouleversement des systèmes d’éducation ; pourtant il nous guette ; et il  s’annonce profond.  » Il parle de refonte, il parle de population qui n’ose pas encore, de parents qui ont peur de lâcher leurs enfants, qui n’ont pas assez confiance en eux. «  Il y a trop de timidité. Mais le temps viendra où les parents vont comprendre que  les enfant resteront longtemps à la maison, et qu’une  coupure d’un an dans ce vaste parcours en commun ne peut être que profitable et bénéfique ; à tout point de vue. L’idée de partir entrera dans les mentalités. Elle fera parti d’un cursus  ». 
Dominique Glémot, ancré à gauche,  adore l’Amérique. «  Je ne vois pas où est la contradiction ! L’anti-américanisme est un autre archaïsme… et puis, les hommes – toujours eux –  m’intéressent plus que les systèmes.  » Il est tourné vers le voyage, mais affiche sans retenue son côté casanier : structure de la maison, rythme de vie (réveil, courrier, fax, e-mail, petit déjeuner, lecture de Libé et de Ouest-France, saut à La Poste, téléphone, visites, entretiens, argumentation, conviction…). Le tout, comme un rituel, avec goût et rigueur.
Il connaît Rennes ; Rennes le reconnaît : «  J’ai un contact forcément familier avec les gens de ma région, de ma ville ; il faut dire que j’y ai pas mal roulé ma bosse ; je connais bien le pays, je suis coutumier des lieux ; il est donc  plus facile pour moi de percevoir les gens qui y vivent, qui me contactent et que je rencontre.  » Son quartier est collé à la gare, sa maison est à cinq minutes à pied du TER et du TGV ! (Un nouveau signe ?) Elle pointe un peu en hauteur, on la voit de loin. Elle n’est pas large mais a trois étages. Son bureau est une plate-forme pour le voyage, une plaque tournante pour les amateurs de longues durées et de longues distances, un phare. Il en est bien le gardien. De sa place, il éclaire les parents, il aiguille les jeunes, leur trace un parcours ; il cherche à leur faire éviter les écueils (choc culturel, inadaptation, projet bancal) ; de son poste, il montre une voie ; à défaut, une autre. Ceux qu’il guide viennent de l’ouest de la France (comme lui) et, comme lui, veulent pousser encore plus à l’ouest.
Dominique Glémot a raté un départ. Juste un. Depuis, il en a organisé près de mille.
… C’est l’histoire d’une boucle habilement tracée.