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Ça déménage

Michelle et Alain Cardon, délégués PIE Rhône-Alpes. Avant d’aider les autres à partir, ils ont eux-mêmes appris à le faire.

Michele et Alain CardonOn se rencontre autour d’une table de jardin. Derrière nous, le potager tient lieu de décor : les salades poussent tranquillement, les tomates pointent. Il fait beau – le fond de l’air est encore frais. Cette année, c’est vrai, le printemps tarde à venir. « La terrasse » se love au fond d’une petite vallée – un coin tranquille, quasi anonyme. La maison est discrète – le jardin est adossé aux premières pentes d’un massif élégant. Autour de nous, des odeurs de bois, de chèvre… Des odeurs de montagne.
Tout paraît inamovible. Pourtant, ce lieu est le centre de grands déplacements !

Ces derniers temps, en effet, dans cette petite maison – qui siège au pied de la Chartreuse -, vingt-quatre participants au programme d’une année scolaire à l’étranger se sont succédé. Ils sont venus ici pour se renseigner et se préparer – ils sont venus prendre conseil auprès de Michelle et d’Alain.
Il faut dire qu’en quelques années nos hôtes se sont doucement et sûrement imposés comme des spécialistes du séjour de longue durée !

L’histoire commence, il y a treize ans. « Un jour Frédérique – notre fille aînée – est venue nous voir en nous disant : « J’ai bien envie de partir une année pour les Etats-Unis ». Michelle, se rappelle être tombée des nues. « Je lui ai dit : « faut voir » », mais dans ma tête j’ai pensé : « elle est complètement folle cette gosse. » Sur le coup, Michelle et Alain ne s’opposent pas franchement à l’idée de leur fille. Ils trouvent plutôt que le projet est abracadabrant, démesuré, irréalisable. « C’était tellement inconcevable qu’on pensait que ça allait lui passer. » Mais Frédérique persévère. Alors l’idée prend corps et le projet finit par se concrétiser. « Pour moi ce n’était pas facile à admettre » nous dit Michelle. Elle établit alors un parallèle avec son propre itinéraire. « Moi je suis partie pour la première fois à 30 ans. J’ai fait 300 kms et c’était déjà très difficile. »
Il est vrai que rien ne prédisposait Michelle au départ. « Je descends d’une famille d’agriculteur – d’un monde stable, ancré. » Les parents de Michelle viennent de la terre : ils ont toujours vécu par elle et pour elle. Leur éducation et leur milieu les portent peu au voyage. Voilà pourquoi la petite Michelle, née dans la région de Gap n’a jamais supposé qu’elle pourrait quitter sa campagne. « Dans mon esprit, j’étais là à vie. Partir ? Pour moi c’était impensable ! ».
Un jour pourtant, Alain, son mari, est muté : « J’ai compris qu’il fallait suivre. Ce n’était pas évident. » Elle répète : « Mais il fallait partir ». Elle dit ensuite : « Tout me paraissait loin, tout l’était. Mais je l’ai fait. » On sent qu’aujourd’hui encore, elle s’étonne de cette décision. « Il faut comprendre que ma famille était façonnée comme un bloc, un truc massif, indestructible. Mon père avait 10 frères et sœurs, moi j’en avais 5. On vivait tous très proches les uns des autres. On était soudés, programmés pour rester presque ensemble. Je me rends compte aujourd’hui que je suis la seule à avoir quitté la région. » Elle ne comprend toujours pas comment elle a trouvé le courage de s’extraire : « Sans mes enfants et mon mari, je ne l’aurais jamais fait, jamais. Ce sont eux qui m’ont bousculée. » Une petite flamme la traverse : vingt ans après, on devine qu’elle leur en est reconnaissante.
Alain est issu d’une famille plus mobile. Son père travaillait dans l’industrie textile. La famille se déplaçait au gré des mutations de l’entreprise. Naissance à Amiens. Petite enfance à Lausanne. Enfance et adolescence à Saint-Étienne. « Je vivais dans ce qu’aujourd’hui on appellerait une cité. Avec les copains, on était toujours ensemble ». À son tour, Il parle de « bloc », de « communauté ». Une autre émotion circule : « Il y avait l’école, le foot, et, derrière la cité, il y avait des bois. On y passait un temps fou. » En écoutant Alain parler, on ressent la joie qui devait être celle du gamin, on devine l’envie qui était la sienne que tout cela dure toujours, que rien ne finisse. Mais en 66, l’usine du père est délocalisée. C’est le départ, « l’arrachement » : « J’avais déjà beaucoup bougé, mais là c’était différent. Au début, ce fut dur. »
Quant elle revient sur sa vie, Michelle retient 6 dates : sa naissance, le départ de Frédérique, et ses trois déplacements : Gap – Embrun – St-Julien – Évian – La terrasse. Entre tous ses mouvements, elle établit des parallèles, elle tisse des liens. Quant Alain résume la sienne, il parle d’abord de cette année 66. Tous les deux passent assez vite sur leur mariage « On s’est rencontrés dans un night club… et puis voilà », et plus vite encore sur la naissance de leurs enfants (Frédérique et Gaëlle). Non que ce soient des événements mineurs, mais parce qu’il s’agit d’épisodes logiques, naturels, attendus, souhaités – des événements sinon programmés du moins prévisibles. Ils ne s’étendent pas d’avantage sur leurs carrières respectives : début de Michelle dans le milieu hospitalier, début d’Alain dans le bâtiment.
Pour eux, en somme, tout se résume et se condense dans les déménagements. Ils disent avoir beaucoup appris en acceptant tous ces mouvements : « Nous nous sommes ouverts l’esprit. On, est devenus plus curieux, sûrement plus tolérants. » Michelle ajoute : « C’est en bougeant que j’ai réalisé qu’il y avait des risques à s’installer dans un système. » C’est toujours en sortant qu’on perçoit qu’il y a un intérieur. « Quand on est dans le système, conclut Alain, on ne sent ni son poids ni sa présence. »

Michelle et Alain ont pris goût aux rencontres. Pas étonnant dans ces conditions qu’ils se soient orientés vers PIE. Après le départ de Frédérique, ils s’intéressent à l’association. Ils pénètrent à petits pas, et par la petite porte (d’abord l’accueil, puis l’aide au niveau local) : doucement, ils se font une petite place. Il faut dire qu’avec eux tout s’organise et s’ordonne dans la discrétion et dans la douceur. « On aime la retenue », disent-ils d’une seule voix, « on est comme cela. » Au sein de l’association, ils se font pourtant remarquer. Mais c’est sans le vouloir et même sans le savoir. En 1995, Ils prennent la suite des Chaudeaux en tant que délégués régionaux. En quelque temps, ils installent « Rhône alpes », en tête du hit-parade des délégations. Avec une moyenne de 25 à 30 dossiers par an, ils imposent leur façon d’être, leur marque. Avec eux ça déménage… Mais, toujours sans remue-ménage.

Pourquoi un tel succès ? Ont-ils une recette ? Ils prétendent ne pas savoir : « On ne fait vraiment rien de spécial ». C’est que pour eux, accorder du temps aux autres, tenir parole, ou être rigoureux dans l’effort, ce n’est pas « faire quelque chose de spécial » – c’est même, selon leur propre dire : « tout ce qu’il y a de plus normal. » On en revient à leurs origines, à leur formation, à leur parcours. Ils affichent avec fierté leurs valeurs : la tolérance et le cœur. Michelle se rappelle son premier emploi : « J’ai commencé comme agent hospitalier. Je travaillais dans une maison d’enfants. J’ai arrêté car j’ai vite trouvé qu’on était trop axé sur le personnel et pas assez sur les malades et sur les enfants. » Plus tard, elle a été embauchée chez un pâtissier chocolatier. « Les rapports étaient bien trop superficiels ». Quant elle parle de ses employeurs, elle sourit : « En quatorze ans, ils ne m’ont jamais offert un chocolat. Ni à moi ni au reste du personnel. Tous les soirs, ils jetaient les gâteaux périmés. Sans jamais nous en donner. » Elle pourrait être aigrie. Mais pas du tout. Elle ajoute : « et, croyez-moi, ça ce était pas le plus grave », et conclut : « Non, vraiment, je ne comprends pas pourquoi ils étaient comme ça ! ».

S’il est vrai qu’ils oeuvrent au cœur d’une région traditionnellement ouverte et solide et qu’ils bénéficient du travail de fond réalisé par leurs prédécesseurs, il serait injuste d’expliquer leur succès à partir de ces deux seuls paramètres. Comment pourrait-on faire fi de leur caractère et de leur approche ? « Quand Frédérique est rentrée, on a mesuré les bienfaits de son séjour. Notre fille avait changé dans sa tête. Elle n’avait plus besoin de nous. Elle savait prendre des décisions seule. » Alain ajoute : « Mais, il y avait aussi une part d’elle qui restait secrète. Travailler à PIE, je crois qu’inconsciemment cela nous a permis de mieux partager son aventure, et de mieux la comprendre ». Aujourd’hui, ils prennent le temps d’expliquer à chaque participant le bonheur qu’il y a à s’expatrier, les joies et les enseignements qu’on en retire. Ils s’appliquent à répondre aux questions de chaque jeune, ils comprennent les inquiétudes de chaque parent. Inconsciemment peut-être, ils comparent avec leur propre expérience. Le départ des ados les ramène à leur propre arrachement. Alain sait qu’ils ont bousculé leur nature en bougeant. Il veut que les autres en fassent autant. Il voit la vie comme un tas de petits chemins à explorer. « Je ne crois pas qu’il faille nécessairement bousculer les choses, mais qu’il faut savoir saisir les opportunités. En réalité, il faut toujours faire des choix : je prends par ici, ou bien par là ? » On s’amuse à comparer les 6000 kilomètres que font les jeunes, au 300 que Michelle a parcourus quand elle avait 30 ans. « Finalement, conclut cette dernière, c’est un peu la même chose. Moi aussi j’ai appris à changer. »

Ils sont deux. Couple solidaire ? Sûrement. Mais, pour les participants, avant d’être des époux, ce sont des parents. L’une agit en vraie mère, l’autre en vrai père. Michelle est toujours attentionnée, toujours inquiète : « J’ai souvent peur de ne pas en faire assez ». Alain, lui, est toujours rationnel, toujours direct : « Il faut être franc avec les gens – leur dire les choses comme elles sont. Moi, j’ai toujours appelé un chat, un chat. »
Plus tard Michelle avouera : « Avec les participants, j’ai peur de ne pas être à la hauteur. »
Alain, dans un seul mouvement, lève les mains et les épaules, de l’air de dire : « On fait ce qu’on peut faire. » Autrement dit : on fait les choses avec sérieux, foi et abnégation. Que demander de plus ?

Ils semblent fiers d’avoir croisé la route de PIE. Dans l’association, ils ont trouvé des personnes prêtes à les écouter et capables de s’appuyer sur leurs qualités et sur leur dévouement. Michelle parle indéfiniment des jeunes participants, de ce qu’elle peut leur apporter. Alain prétend que les enfants éduquent autant leurs parents que l’inverse, et que les participants aux programmes apportent beaucoup à ceux qui les encadrent. En vertu de ce principe, il sait et il sent qu’il œuvre pour le bien de tous : « Ceux qui sont partis sont plus ouverts – je vois bien que les adultes en tirent profit ». Il sait qu’à travers le parcours de leurs enfants les parents continuent à grandir. Il dit : « pour nous, c’est sûr, ce fut le cas. »

Ni Alain ni Michelle n’étaient destinés au voyage. Alain souligne : « Sans l’aventure PIE, nous n’aurions jamais pris l’avion. On aspirait à cela, mais nous n’aurions sans doute pas franchi le pas. » Michelle confirme : « C’était le rêve de mon père. Un jour qu’on regardait le ciel, il m’avait dit : « Prendre l’avion, ça, c’est vraiment quelque chose que j’aurais aimé faire ». » Alain conclut : « C’est peut-être un détail, une petite chose… mais pour nous, c’est énorme ». Il réfléchit et reprend : « PIE nous a ouvert de grands espaces. »
Avec eux, les petites choses côtoient toujours les grandes.

Les bois derrière nous continuent à chanter. Très haut dans le ciel, un avion passe. Il paraît minuscule, il semble ne pas avancer. Alain conclut : « Le 6 novembre dernier, le jour de mes cinquante ans, ma fille et mon gendre m’ont appris que j’allais être grand-père. Là j’ai compris tout ce qu’il y avait derrière moi. Je n’avais pas vu les choses bouger. » Il ajoute : « C’est drôle, les parents mettent toujours du temps à comprendre que leurs enfants ne leur appartiennent pas. Et pourtant, un jour, ils partent. »
Un dernier coup d’oeil au ciel. Là-haut, l’avion a filé. La vie reprend son cours.
La vie, qui reste leur plus long voyage

Michelle & Alain Cardon en 9 dates

28 sept. 1948
Naissance de Michelle à Gap (05)

6 nov. 1951
Naissance d’Alain à Amiens

1966
Alain quitte Saint-Etienne pour Gap

1972
Mariage de Michelle et Alain.

1979
Alain entre à la CGE

1980
Départ de Gap

1989
Départ de Frédérique pour les États-Unis.

1990
Délégués régionaux de PIE

1999
Installation à « La Terrasse ».

6 nov 2001
Alain apprend qu’il sera grand-père.

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°36