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Bangkok – Cognac: si loin… si proche

Au départ Trois-Quatorze a son idée en tête : demander aux jeunes étrangers séjournant en France ce qu’ils pensent avoir apporté à leur famille d’accueil et ce que leur famille d’accueil leur a apporté – poser les mêmes questions aux familles – puis comparer les réponses. Parmi tous les courriers, une lettre retient notre attention. C’est celle d’Aekasit, alias Aek (prononcez «ek»), un jeune Thaïlandais qui séjourne pour un an à Cognac, en Charente. Dans sa lettre AEk ne répond pas vraiment aux questions posées – il suit son plan – il n’en fait qu’à sa tête. Mais sa lettre est forte et touchante. Trois Quatorze propose alors à Isabelle, Jean-Pierre, et Jean-Baptiste Blot (les membres de la famille d’accueil d’Ek) de suivre la grille (ou le plan) adopté par leur « hôte », de répondre donc aux mêmes interrogations. La mise en parallèle des réflexions est intéressante. La forme est aussi parlante que le fond. L’une et l’autre témoignent de la proximité des cœurs et de la puissance de la différence.


Aek, participant Thailandais au séjour d'une année scolaire en France accueilli à CognacPourquoi et comment en vient-on à vivre cette expérience ?

AEK – Au départ je voulais apprendre les choses du monde, connaître la vraie vie, avoir plus d’expérience, vivre une grande aventure. Mais le jour de mon départ il m’a semblé que partir n’était pas normal du tout. Je quittais tout de même des personnes importantes. Il m’a fallu du courage pour aller jusqu’au bout. Après il y a eu le voyage – mon vol juqu’à Paris – et à mon arrivée, Monsieur Dominique, délégué de Bourgogne, qui m’attendait.

FAMILLE BLOT – Pourquoi accueillir ? Au départ c’est simplement une curiosité – une envie de connaître et de partager. Le tout, sans sous-estimer les probables passages à vide. De toute façon, le « on verra bien » dominait nos conversations. Pourquoi Aek ? Elisabeth, déléguée PIE, nous a proposé plusieurs dossiers (photos, lettres, mises en images). Les trois membres de la famille (Isabelle – La mère, Jean-Pierre – Le père, Jean Baptiste – Le fils) se sont réunis et on choisi, sans se concerter. Un jeune Thaïlandais etait sur les trois listes – il s’appelait Aek. Devinez la suite. Le temps de terminer les travaux dans ce qui allait devenir la chambre d’Aek et il arrivait. Nous n’avons pas eu le temps de nous poser de questions inutiles, ni celui d’idéaliser.

Comment s’est passé la première rencontre ?

AEK – J’étais super heureux de prendre le TGV. Franchement très excité. Mais j’avais peur de ne pas savoir comment leur dire « Bonjour ». A l’arrivée, sur le quai de la gare, la première personne que j’ai vue c’était Jean-Pierre, mon père d’accueil. C’est lui qui me flanquait le plus la trouille. Pourquoi ? Parce qu’il est franchement costaud et grand. Pourtant, il a un coeur très, très énorme. Tous les deux, nous nous sommes dirigés vers Isabelle et Jean-Baptiste. Il m’ont offert leur inoubliable sourire, leurs calins, leurs bisous.

FAMILLE BLOT – « Ouf » a-t-on pensé, « Enfin, nous y sommes ». Sur le quai, Jean-Pierre calme, placide et pondéré (très agaçant pour moi) prenait les initiatives : un à droite, un à gauche, le troisième au milieu. La panique, le coeur battant, je vois apparaître Jean-Pierre, Jean-Baptiste et, marchant à leur côté, un garçon intimidé, visiblement mort de fatigue mais qui essayait de ne rien laisser paraître. Je lui ai fait 2 bisous. Il était effaré. En Thaïlande, « on ne fait pas pareil ». Sac dans le coffre et en route pour 10 mois. Dans la voiture Aek a dormi. Arrivée à la maison. Présentation de « Juliette » dite « Juju » la chatte et reine des lieux. Petits cadeaux de bienvenue, collation et re-dodo. Aek était lessivé. Pour un premier voyage, il avait fait fort : décalage horaire, froid, nouveauté, angoisse… Il a fallu une bonne semaine à Aek pour qu’il se mette au diapason. Nous étions en tee-shirt, il portait toujours deux pulls.

Quelles sont les caractéristiques de vos (votre) hôte(s) ?

AEK – Jean-Pierre est des plus aimables – Isabelle est une femme réellement tout le temps active – elle n’a peur de rien (mais ça vous ne lui dites pas). Jean-Baptiste est le mec le moins âgé de la maison, pourtant il est vraiment trois fois plus grand que moi. Et du coup, je deviens le plus petit. Malgré tout, je me plais ici, puisque je me sens ici chez moi. En fait, j’admire leur patience et leur compréhension. A voir leurs têtes, de temps en temps, je les embête, à cause de mes bêtises innocentes.

FAMILLE BLOT – Je parlerai mieux d’Aek en parlant de ses rapports avec Jean-Baptiste. Ils sont aussi différents par la taille que par le caractère : Autant JB explose et se calme rapidement, autant Aek ne bronche pas. Quand ça ne va pas il boude et ne dit plus un mot. Si un orage éclate entre JB et les adultes, alors Aek devient transparent. Aek ne pique jamais de vraies colères, de celles qui font du bien et permettent au ciel de redevenir bleu. Parfois c’est agaçant. A part cela il faut reconnaître qu’ils ont tous les deux un mode de communication étonnant. Pudiques tous les deux, ils ont réussi à se comprendre très rapidement. Ils ont appris à respecter leur liberté et leur intimité réciproques. Aek écoute, comprend, enregistre tout. JB, lui, est franc et direct. La gentillesse et la compréhension de JB ont aider Aek à trouver sa place dans la famille. Aek aurait une tendance à jouer les poussins perdus, ou à user de son étiquette de petit nouveau au collège. JB est là pour le mettre en garde et le guider.

Quels problèmes avez-vous rencontrés ?

AEK – Certaines habitudes ne sont pas faciles à vivre. Ces nouvelles expériences me font changer tout d’un coup. Ma nouvelle famille m’apprend à mieux connaître cette vie différente et bourgeoise. Mais dans l’ensemble c’est quand même une drôle d’histoire dont je suis profondément ravi.

FAMILLE BLOT – Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas eu de véritables conflits à régler. Avec de la bonne humeur, de la patience et du recul on fait face, on s’amuse et on s’étonne.

Qu’est-ce que cet échange à apporter aux uns et aux autres ?

AEK – En vérité ils m’offrent tout ce qu’il faut : leur culture (à Noël c’était formidable à un tel point que je désirerais y participer de nouveau à la fin de l’année), leur nourriture (Isabelle cuisine pour me faire goûter les nourritures variées des Français, et je les trouve vraiment supers et très différentes des miennes – surtout les crêpes au Cognac et les patates), leurs loisirs divers (patinoire, ciné, volley, lecture, musique, game gear, anniversaires, visites). Ils me font aussi partager leur goûts pour la politique (ici on en parle sans arrêt). Ils s’amusent à me faire marcher. Ils ne se lassent jamais de me faire découvrir leur pays et d’aimer me faire plaisir. Moi, j’adore ça. Je leur fais savoir en les remerciant à la façon thaïlandaise. Eux, qu’est-ce qu’ils aiment ça !

FAMILLE BLOT – Aek nous a apporté… des tee-shirts ! (rires). Plus sérieusement je dirais une capacité à enregistrer et à s’adapter à la différence et au changement. Ceci est valable pour lui, comme pour nous. En réalité il nous est impossible, pour l’instant en tout cas, de faire une distinction entre ce que nous avons apporté et ce que lui nous a apporté. C’est un quotidien partagé. Nous n’avons pas encore assez de distance pour faire ce tri… Je dirais quand même que nous nous sommes, en famille, lancé un défi : parvenir à faire rire Aek aux éclats et l’aider à montrer ses sentiments. Nous avions également une énorme envie de le voir réussir sans prendre la grosse tête. Il a fallu pour cela relativiser (sans pour autant le nier) le courage nécessaire pour quitter « papa et maman » pendant neuf mois.

Un fait, une anecdote amusante.

AEK – Un jour il y avait une drôle de fille qui m’a demandé si je pouvais sortir avec elle. Je n’en savais rien. Donc je lui ai refusé gentiment et lui ai proposé de devenir de bons amis ! Elle avait un petit air timide, mais bon d’accord ! Au bout d’un moment, je m’étonne de la façon de saluer en France. Les gens se donnent tous les jours des bisous. Moi ça me fait rougir. Mais à présent, j’ai tellement l’habitude que je n’hésite pas de saluer joue par joue avec les filles. En gros, ça ne me dérange pas du tout. Plus tard, je ne les toucherai peut-être plus.

FAMILLE BLOT – Nous allons bientôt changer de maison. On s’aperçoit que l’avis de Aek compte autant que celui de Jean-Baptisite, alors qu’Aek n’y mettra peut-être jamais les pieds. Mais c’est comme ça. Pour nous c’est égalité, tout le temps, tout le temps, tout le temps !

Le mot de la fin.

AEK – je voudrais remercier la France, ma famille d’accueil, Alexandre, qui me fait trouver l’amitié, Amandine, chez qui j’ai été invité à déjeuner, la neige de décembre, François, Brigitte et Marie, ma famille accueillante de Paris, Papi et Mami, qui devienent de vrais grands-parents, et tout le monde. Sans eux je serai comme le monde perdu !

FAMILLE BLOT – Aek ne se rend pas compte comme il a changé. Et pourtant je crois que ça se fait en profondeur. Je crois même qu’il finira en Charente. Oui, ça, ça me paraît joué d’avance (rire) !

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°28