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Famille d’accueil et jeune étranger

En cinq ans, sa famille a accueilli quatre fois! Qui donc mieux que Madame Tane pouvait nous parler des rapports entre un jeune et une famille? Et qui était mieux placée que Karin (accueillie chez elle il y cinq ans) ou Sigrid (actuellement chez elle) pour lui donner la réplique? Pour ce court entretien, qui amorce une série de petites enquêtes sur les relations entre un jeune et sa famille d’accueil, Trois quatorze a choisi de poser à chacune d’elles les mêmes questions, sans dévoiler les réponses des deux autres. Malgré la distance, on appréciera leur évidente entente et compréhension. Et les remarques des unes et des autres pourront, plus largement, être source de réflexions pour tous les participants aux programmes.

Dans la famille Tane, Karin et Sigrid !TROIS QUATORZE — Qu’attendez-vous, ou plutôt qu’attendiez-vous les uns des autres (de votre nouvelle famille, ou de votre nouvel hôte)?
Madame Tane — Je pense être faite pour avoir une famille nombreuse. C’est ma nature. J’ai trois garçons et je crois qu’à chaque accueil, j’attends de chaque jeune qu’il soit mon quatrième enfant et qu’il vienne grossir ma famille et ma maison. J’attends du partage. C’est aussi simple que ça! J’attends aussi qu’on pose sur ma famille un regard neuf. Car, là où la présence d’un(e) jeune étranger(e) est très enrichissante, c’est que ce jeune est à la fois un membre de plus de cette famille et un oeil extérieur, une sorte de miroir qui lui renvoie sa propre image et qui l’éclaire. Karin, par exemple, a été extraordinaire pour nous. Etant donné qu’au début il y avait des incompréhensions entre elle et nous, il nous a fallu analyser, mieux nous regarder et, je dirais même, mieux nous comprendre nous-mêmes. Nous avons évolué car Karin nous a obligés à nous remettre en question. Avec ses propres enfants, c’est très difficile: d’abord parce qu’il y a une certaine routine, ensuite parce que toute incompréhension a tendance à être évacuée ou niée et enfin parce qu’il est toujours plus difficile de trouver une solution de l’intérieur.
Sigrid — Honnêtement, au départ le but c’est de partir à l’étranger. Et franchement, au moment où on envisage le séjour et où on le prépare, la famille ne paraît pas essentielle. Mais maintenant je sais que la famille est un rouage très important. J’attends d’elle, entre autres, qu’elle me protège et qu’elle me soutienne.

TROIS QUATORZE — Un participant a ses idées et ses exigences. A-t-il conscience que sa famille d’accueil a également les siennes?
Sigrid — Avant d’arriver, franchement je n’en avais pas conscience. Mais maintenant que je suis là, je comprends qu’elle existe, et souvent j’essaie même de me mettre à sa place. Quelquefois j’essaie de me projeter quasiment dans l’esprit d’un de mes frères pour sentir ce qu’il attend de moi ou pour le comprendre. Mais cela n’est pas possible de le faire tout le temps.
Madame Tane — Je pense qu’avant d’arriver dans leur pays d’accueil les jeunes ont tendance à considérer la famille plus comme un moyen que comme un but. Je m’explique: ce qui les intéresse c’est de sortir de chez eux, d’apprendre une langue, de voir autre chose, de connaître une autre culture, etc. Pas vraiment de vivre dans une autre famille. La famille est plutôt pour eux un passage obligé et ils raisonnent donc en faisant totalement abstraction d’elle. Elle n’est pas au centre de leurs préoccupations. Or, quand ils débarquent, leur famille d’accueil devient omniprésente, c’est le centre de leur vie. Et là il y a quelques surprises.
Karin — Personnellement, je savais que la famille était primordiale et qu’il fallait composer avec.

TROIS QUATORZE — Quelles ont été les principales difficultés rencontrées dans les premiers jours de l’échange?
Madame Tane — Les premiers temps, le maître mot de Karin était: «Je suis majeure.» Bien sûr qu’elle était majeure. Mais pour moi ça ne changeait rien: quelle soit majeure ou non, moi je me sentais exactement la même responsabilité. Mais elle avait du mal à comprendre ça. Je me suis heurtée, au tout début aussi, à un autre problème: un jour que je lui demandais si elle pouvait nous préparer de la cuisine suédoise elle m’a dit: «Je ne suis pas fille au pair!». C’était juste un incident, c’est très vite rentré dans l’ordre, mais cela témoignait relativement bien d’une incompréhension courante des jeunes envers leurs famille: comme ils paient leur séjour, ils pensent quelquefois ne rien devoir à leur famille. Ils ont du mal à concilier leurs objectifs et leurs motivations avec ceux de la famille. Ils n’imaginent pas que la famille a sa propre autonomie et que que son autonomie et son identité la distinge de l’association qui les a fait venir.
Sigrid — La difficulté, au tout début, c’est d’accorder la réalité avec l’image que l’on s’était faite de ce(ceux) que l’on va rencontrer. Personnellement j’ai senti très fort ce décalage. Mais, d’un autre côté je m’y suis faite très vite.
Karin — Ca remonte à il y a quatre ans, et honnêtement, je ne me rappelle plus.

TROIS QUATORZE — Plus généralement, quelle est la plus grosse difficulté à surmonter dans ce type d’échange ?
Madame Tane — Pour une famille, le plus difficile est de ne pas considérer le jeune comme un invité. Qu’on le veuille ou non, il a toujours une place à part. On a tendance à l’entourer, à le considérer différemment. C’est tellement plus facile de demander à son propre fils: «Mets le couvert». Pour un jeune, je pense que le plus dur c’est de comprendre un autre système et de l’intégrer. Concrètement je crois que c’est de ne pas se vexer, de ne pas être susceptible, de garder toujours de l’humour, de ne pas s’isoler. Savoir manier tout ça n’est pas toujours très facile.
Sigrid — La solitude. Vraiment c’est le plus dur. Au début, je me suis sentie seule, très seule et perdue. Je ne connaissais personne. Tout était nouveau. Tout le monde m’avait dit le cafard arrive au bout de deux semaines. Mais pour moi, ça a vraiment été tout de suite. Je ne me sentais pas en sécurité. Toute la Finlande me manquait, mes amis et ma famille… J’avais déjà voyagé, mais toujours accompagnée et vraiment ça n’est pas du tout pareil. Il y a un moment où tout vous paraît hostile. Et puis, après quelques temps, ça va un peu mieux. Et de mieux en mieux tous les jours. Je dois dire aussi que la famille m’a beaucoup aidée. Ils ont été très gentils.
Karin — Le plus dur c’est la fatigue. Le changement d’habitudes, le fait surtout d’être en permanence avec des gens que vous ne connaissez pas. Ca vous oblige à vous contrôler en permanence, à faire des efforts, à sourire, à être plus serviable, plus sociable. On est toujours un peu tendu. Il faut toujours présenter son meilleur aspect. C’est très épuisant.

TROIS QUATORZE — Quel conseil donneriez-vous aux familles?
Madame Tane — Ne modifiez pas votre mode de fonctionnement, mais comprenez qu’en face de vous, quelqu’un doit s’y adapter.
Sigrid — Faites des petits gestes envers le jeune. Ouvrez-lui les mains, intégrez-le, faites-lui comprendre qu’il est vraiment chez lui dans votre maison. Tout ça, je pense doit être assez difficile pour une famille d’accueil. Quelquefois moi je me suis mise à la place de ma famille d’accueil et j’ai pensé: «Si un étranger arrivait dans ma famille en Finlande, ce serait difficile de faire des gestes d’affection.»
Karin —Essayez de trouver l’équilibre entre l’ordinaire et l’exceptionnel. Pensez toujours, qu’en tant que jeune étranger, on a besoin d’une présence, mais que cette présence ne doit pas être contraignante. C’est très difficile, mais Monsieur et Madame Tane sont très forts pour ça. Je donnerai encore un conseil: «Sachez laisser un peu de liberté au jeune.» Travailler c’est bien, mais sortir et voir du monde ça fait aussi partie de l’expérience. Souvent la famille se sent trop de responsabilités.

TROIS QUATORZE — Quelles sont — ou étaient — les qualités de votre hôte?
Madame Tane — Karin avait (a) la finesse pour elle. Psychologiquement elle avait très bien compris qui on était, elle avait su analyser nos failles et nos qualités. Quand elle est rentrée en Suède, elle m’a écrit – elle n’a pas envoyé la lettre chez moi, mais sur mon lieu de travail (à l’hôpital). Dans sa lettre elle me disait: «Je t’écris à l’hôpital parce que je sais que ça va te faire du bien et te détendre.» Elle avait tout compris. Sigrid est profondément chaleureuse et affectueuse. A travers elle, j’ai l’impression de revivre les échanges que j’avais avec ma mère. Pour moi qui n’ai que des garçons, c’est particulièrement agréable. Je sens bien les relations qu’elle a avec sa propre famille et je suis contente de savoir que ce type de relations existe entre des enfants et des parents. Par les temps qui courent, c’est très encourageant.
Sigrid — Les Tane ont de l’expérience. Ils savent se mettre à ma place. En plus c’est une famille très soudée qui sait à la fois me protéger et m’intégrer. Au début j’avais peur: je pensais, parce qu’ils avaient déjà accueilli trois fois, que je ne serais qu’une parmi les autres, mais je ne ressens pas du tout ça.
Karin — Ils ont des liens familiaux très costauds et en même temps le noyau sait s’ouvrir à l’extérieur et accueillir. Ils vous avalent dans leur famille. Ils accueillent au sens large.

TROIS QUATORZE — Et les défauts?
Madame Tane — Karin a du caractère. Alors, à côté de ça, elle est un peu entière. Mais elle a été un tel révélateur pour la famille que je n’ai pas envie de lui trouver des défauts. Un soir, je rentrais du bureau et elle faisait la tête. Je le lui ai fait remarquer, alors mes enfants ont pris sa défense et m’ont dit: «Mais tu t’es pas vue quand tu rentres le soir.» J’ai compris et ça m’a fait faire des progrès. Quant aux défauts de Sigrid… Je ne sais pas encore. Je sais qu’au bout de six mois il y a des petits phénomènes d’usure. Alors attendons jusque là, n’est-ce pas ?
Sigrid — Ils peuvent être pointilleux sur des petits détails qui pour moi ne me paraissent pas plus importants que ça. Par exemple le bouchon du coca qui n’est pas refermé ou la lumière qui n’est pas éteinte. Je comprends, je sais qu’ils ont raison, mais en même temps je trouve que l’anecdotique ne doit pas prendre trop d’importance.
Karin — Ils s’embêtent la vie pour de petits trucs. Ils se compliquent. Si un bol le matin est pris par un autre, ça peut faire une histoire. Quelquefois aussi, s’ils attendent quelque chose de toi, ils ne te le disent pas et ça complique les rapports. Mais c’est dur de généraliser parce que chacun dans la famille a son caractère.

TROIS QUATORZE — Peut-on dresser un portrait-robot d’un jeune ou d’une famille idéale?
Madame Tane — Personnellement j’ai abandonné depuis longtemps toute idée d’être une mère parfaite. Alors pourquoi voudrais-je être une mère d’accueil parfaite? Quant au jeune idéal? Pour mieux vous répondre, je ne prendrai qu’un exemple: nous pensions dans la famille que c’était mieux pour nous d’accueillir un garçon. Nous avons reçu trois filles et ça c’est très bien passé. Alors! En raison de mon travail et de notre présence restreinte à la maison, nous n’avons qu’un critère important: c’est que le jeune soit autonome. Mais, en même temps, nous aimons bien qu’il ait l’esprit de famille!
Sigrid — Avant de venir j’avais une image de ce qui serait parfait. Je peux la retrouver, mais ça n’a aucun intérêt. Aujourd’hui je suis au milieu d’une réalité et c’est ça qui compte. Je construis quelque chose à partir de ce qui existe.
Karin — Impossible. Chacun à son charme, chacun ses laideurs. Les Tane sont supers comme ils sont.

TROIS QUATORZE — Avez-vous quelque chose à dire à Karin, à Sigrid (à Madame Tane), quelque chose que vous ne leur (lui) avez pas dit auparavant?
Madame Tane — A Karin, à Sigrid et à Guna je dis: vous êtes les trois filles que je n’ai pas eues. Non que je veuille me substituer à votre mère, ça non! Mais parce que dans mon esprit vous avez le même statut que mes enfants, et parce que vous pouvez me demander la même chose qu’eux. Autrement dit: la maison vous est toujours ouverte.
Karin — Le hasard a voulu que nos chemins se soient croisés, il y a déjà cinq ans. Ensemble nous avons connu des moments de «spleen», des coups de blues, des soucis, mais aussi des moments de grande joie qui ont été beaucoup de bonheur. Au fil des années se sont tissés des liens très forts de complicité entre nous: vous n’avez jamais hésité à m’adopter et à me faire partager votre chaleur familiale. C’est un très beau cadeau dont je sais apprécier la juste valeur. Merci d’être vous dans ma vie.

TROIS QUATORZE — Madame Tane, qu’est-ce que vos hôtes vous ont apporté — ou vous apportent)?
Madame Tane — Au risque de me répéter, je dirais que Karin m'(nous) a remis en cause et qu’elle m’a fait évoluer. Karin est ma réussite. C’est bizarre, mais je suis très fière d’elle, alors que je n’y suis pour rien. C’est peut-être pour ça que je la revendique comme ma fille. Quant à Sigrid, elle n’est là que depuis deux mois mais elle nous a déjà donné beaucoup d’affection.

TROIS QUATORZE — Qu’est-ce que votre famille naturelle pourrait apprendre à votre famille française?
Sigrid — Voir les choses dans leur totalité. Ne pas se focaliser sur des détails. Ne pas assombrir les choses. Je crois que ça rend la vie plus facile.
Karin — Ne pas se compliquer la vie. Apprendre à relativiser.

TROIS QUATORZE — Et inversement ?
Sigrid 
— Resserrer ses liens familiaux. Faire de notre famille quelque chose de dense.

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°23