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Partir et accueillir

Entretien – Mme Simonet est, comme beaucoup de mères, la plaque tournante de la vie de sa famille. Elle a vu son fils aîné partir aux USA, elle a suivi à distance son aventure, puis elle l’a vu revenir. Elle a reçu un jeune américain, l’a accompagné dans sa découverte de la France, du lycée et de sa famille, puis l’a laissé repartir. Elle s’apprête aujourd’hui à doubler son expérience. Elle nous raconte.

Famille SimonetLa décision
« Au départ, on avait essayé d’organiser quelque chose nous-mêmes, mais ça s’est vite avéré compliqué, voire impossible. Alors on a décidé de passer par un organisme. Au lycée, on nous a fourni des documentations. Autant que je me souvienne on a choisi PIE parce qu’il y avait quelqu’un dans la région. On a rencontré Madame Bachelot et puis voilà… Vincent est parti. » Quand on demande à Claudine Simonet si la décision d’envoyer son fils pour toute une année à l’étranger a été difficile à prendre, elle répond, sans hésiter : « Franchement, je ne m’en souviens plus. » Et puis elle ajoute : « C’était sa décision à lui, moi je crois que j’ai simplement décidé de jouer le jeu. De toute façon on finit par se faire à l’idée ».

L’Attente
« L’attente de la famille d’accueil est longue. On a beau savoir que le nom de cette famille va arriver, tant qu’on ne l’a pas, on n’y croit pas. A un moment, même, on se met à douter vraiment. » Claudine Simonet reconnaît que le principal intéressé, son fils, était peut-être moins stressé par cette attente qu’ils ne l’étaient, elle et son mari. « En tout cas, il le montrait moins ».

Le départ de Vincent. L’absence
Un moment pénible pour une mère de famille. « De toute façon, c’est comme cela… Que voulez-vous faire ? Mais c’est dur… Oui, ça c’est sûr ». Claudine Simonet rapproche ce départ pour une année du départ définitif de l’enfant – du jour où il ira vivre sa vie, hors de la maison. Ce départ serait une sorte de répétition générale. « C’est même plus dur que cela. Car l’éloignement avec ses enfants est rarement aussi profond. Non pas tant en raison de la distance, que de la durée. A moins que son enfant parte vivre et travailler à l’étranger, on est généralement amené à le voir plusieurs fois par an. Là, c’est une année entière, c’est important. La fracture est brutale ». Deux ans après, la blessure de ce départ est-elle refermée ? « Non, vraiment non, pour moi c’est encore un très mauvais souvenir. Pour les enfants c’est différent – ils n’ont pas, du moins il me semble, la même vision du temps ».

L’arrivée d’Alan. Qu’est-ce qu’accueillir ?
Les Simonet ont pris assez tardivement la décision d’accueillir. Ils ne se souviennent plus précisément des raisons pour lesquelles leur choix, à l’époque, s’est porté sur Alan, un Américain : « Je crois me souvenir que dans sa présentation il paraissait original. Il était assez artiste. » Peu de préparation, donc, avant la venue de l’hôte étranger : la chambre de Vincent qu’on débarrasse, un ou deux échanges de courrier… Alan arrive au tout début du mois de septembre, 2 jours avant le départ de Vincent pour les USA. Les deux enfants se croisent. « C’est peut-être à cause de cela, mais je n’ai pas de souvenir très précis. Si, je me souviens qu’Alan parlait très mal français. Au début, cela nous a fait peur. Mais finalement ça n’a pas été un vrai problème. Il a fait de gros progrès pendant l’année ! ». Il est difficile pour Claudine Simonet de faire ressortir un souvenir plus qu’un autre. Elle évoque plutôt une impression générale : « Alan était très différent de nous. Sa façon de vivre, son besoin d’indépendance. Voir et vivre avec quelqu’un qui s’étonne de votre façon de fonctionner, c’est vraiment enrichissant. »
« Je crois que nous n’avions rien échafaudé de précis autour de sa venue, de sa personne. Nous avons composé avec son caractère. » Claudine Simonet dit avoir fait avec Alan, comme elle faisait (fait) avec ses enfants. « Au début, j’étais sans doute un peu plus douce. Et puis ensuite, je me suis rendu compte qu’il était peut-être un peu trop indépendant… Enfin, pas très attentionné. S’il y avait quelque chose à faire, il pouvait se défiler. Il faisait, somme toute, comme les autres, comme mes propres enfants. Alors j’ai agi comme avec mes propres enfants. Il fallait bien qu’il suive le mouvement. »

Alan et Camille.

Alan était-il si différent ? « En fait il avait un trait de caractère très proche de celui de ma fille, Camille. Il était assez entêté. Alors, entre elle et lui, ça a fait des étincelles ! Ils se disputaient pour des bêtises, aucun des deux ne voulait céder. La position d’Alan m’a parfois agacée. Je comparais son attitude à celle de mon fils. Eux savent s’y prendre avec Camille. De temps en temps ils lâchent du lest, et ça, Alan ne savait pas le faire. Il me semblait manquer de recul et de maturité. De toute façon, tout cela nous a fait avancer. L’été dernier, par exemple, quand nous sommes retournés voir Alan aux USA, Camille était vraiment ravie de le revoir. C’était vraiment très touchant d’assister à leurs retrouvailles. »

La maladie de Vincent

Au beau milieu de son séjour aux USA, Vincent est tombé malade. « Il s’en est rendu compte un peu par hasard. Suite à un cas de méningite dans son entourage (dans son club de soccer, je crois), Vincent a reçu un traitement préventif. Mais, par négligence, il n’a pas mené le traitement à son terme ! Et, quelques jours plus tard, il s’est mis à avoir des maux de tête importants. Il a filé à l’hôpital pour découvrir qu’il n’avait pas la méningite (ouf !), mais que ses résultats sanguins n’étaient pas bons du tout, on a vraiment craint le pire : leucémie, sida ? C’était terrible ».
La distance a-t-elle rendu les choses plus difficiles ou plus compliquées ? « Non, c’était la nouvelle en elle-même qui était dure, puis l’attente des résultats. Mais tout ça aurait été la même chose, exactement la même chose en France. Il n’y avait que le problème du décalage horaire (les coups de fil et les contacts avec les médecins, en pleine nuit), mais sinon la distance n’a rien changé. Vincent a été bien suivi. Mon mari est médecin lui-même. Il est parti là-bas. Mais Vincent était déjà sorti de l’hôpital. » D’après Claudine Simonet les choses sont rentrées dans l’ordre et « on ne peut pas dire que cela se serait passé plus facilement en France. Dans ces cas-là , c’est purement la fatalité. Que voulez-vous faire ? » Jamais, même au coeur de ces moments très difficiles, Claudine et Bernard Simonet n’ont regretté d’avoir envoyé leur fils si loin et si longtemps – « Non, jamais ». S’ils reconnaissent avoir été très angoissés, ils disent ne s’être jamais posée le problème en rapprochant la santé de leur fils de son départ. Vincent, quant à lui n’a jamais voulu rentrer en France. Il a tenu, coûte que coûte, à s’accrocher et à mener son séjour jusqu’à son terme. « Dès le début de sa maladie il nous a dit : je ne reviendrai pas. Je dois dire qu’à cette occasion, comme ensuite à l’occasion de son changement de famille, il nous a paru très solide, très mûr. Nous découvrions cette force de caractère. Cela nous a surpris ».

Le changement de famille

Quelques temps plus tard, les relations de Vincent avec sa famille (elles étaient jusque -là plutôt bonnes) se sont, en effet, subitement dégradées. « Vincent s’était toujours très bien entendu avec le plus jeune des fils de la famille. Il y avait, par contre, toujours eu des frottements avec l’aîné. Mais tout-à-coup, ce dernier s’est montré très jaloux. La mère d’accueil a mal supporté la situation et, selon Vincent, a pris clairement le parti de son fils. » Les Simonet ont tenté alors de convaincre Vincent de faire des efforts. Vincent les a fait – mais la situation a continué de se dégrader. «Un jour, Monsieur Mayton a expliqué que sa femme ne supportait plus la situation (ça en devenait presque maladif) et qu’il valait mieux qu’il aille dans une autre famille ». Après coup, il semble que le fils aîné ait été très jaloux de la relation Vincent/Mr Mayton (Mr Mayton était en réalité son beau-père) et ait très mal supporté l’attention que ce dernier portait à leur hôte. De même, il aurait très mal supporté la maladie de Vincent et la venue, suite à cette maladie, du père naturel de celui-ci. « Oui, les rapports ont vraiment clairement évolué après que mon mari s’est rendu aux USA. Nous avions beau avoir pris toutes les précautions (et nous ne pouvions de toute façon faire autrement que de nous déplacr, il semble qu’un certain équilibre ait, à partir de ce moment-là, été rompu. Le frère d’accueil de Vincent avait du mal à admettre qu’on puisse faire preuve d’autant d’attention envers notre fils ».

La seconde famille

Vincent a ensuite été placé dans une famille de six enfants, une famille qui accueillait déjà un étudiant étranger (de nationalité Tchèque). Monsieur Clark, le père d’accueil, était proviseur de la High School de Vincent. De ce fait, il le connaissait déjà avant de prendre la décision de l’accueillir. « Il l’appréciait beaucoup. Il nous avait même écrit auparavant. Une lettre dithyrambique dans laquelle il vantait les qualités de Vincent. Il nous disait que notre fils était un parfait ambassadeur de la France, etc. » Claudine Simonet avoue avoir été très agréablement surprise par l’attitude de ce proviseur. « C’en était presque gênant ». Il faut dire qu’en France nous sommes peu habitués à une telle relation avec l’administration scolaire. L’accueil, dans cette seconde famille, semble avoir été excellent. « Il se souciait beaucoup de son problème de santé, ils étaient très attentifs (repas, vitamines, etc.) ». La famille Clark était mormon. « Mais, ça n’a pas posé de problèmes particuliers. Ils étaient très ouverts, très tolérants. Vincent n’allait pas à la messe et sa famille ne l’y a jamais contraint ». La déléguée locale d’ASSE (le corrspondant de PIE), sans doute un peu trop zélée, a fait quelques reproches à Vincent à ce sujet. Mais les choses sont rentrées dans l’ordre après que la famille d’accueil s’est expliquée directement avec elle.

Les relations avec Vincent pendant l’année
« C’est ma fille, Camille (10 ans à l’époque), qui a le moins admis et supporté l’absence de son frère. Je crois d’ailleurs que cela s’est un peu reporté sur Alan, l’Américain qui vivait chez nous. Camille a fait preuve d’un peu d’agressivité envers lui. Je crois que c’était , à ce moment de sa vie, sa façon à elle de marquer son manque ».
« Julien, le second de mes fils (il a trois ans d’écart avec Vincent) a eu, je crois, un rôle très important. Il faisait le lien avec son frère en le tenant au courant de la vie extra-familiale (notamment de la vie du lycée, des copains, de ce qui se passait à la télé, du cinéma, etc.».
Mais il n’est pas toujours facile de parler des relations des autres. Claudine Simonet revient donc sur ses propres relations avec son fils et sur un long coup de téléphone que Vincent lui a passé, un jour, comme ça, en plein milieu d’année. « Il m’a dit, je te téléphone à cette heure-là, car je ne veux parler qu’à toi. Il s’est expliqué sur tout ce qui était arrivé. Il est revenu sur sa maladie, sur les raisons pour lesquelles il avait changé de famille… Nous avons parlé trois quart s d’heure». Le coup de fil a été suivi d’une lettre – «Une lettre qui était destinée à moi et à moi seule. C’était très émouvant. Ce sont des petits moments qui marquent… Un vrai pincement au coeur ».

Lettres
Claudine Simonet réalise que sans ce départ (du fils et du frère) il n’y aurait jamais eu cet échange de courrier. « Normalement on ne s’écrit jamais. Là, nous avons eu une vraie correspondance. C’est une chose de grande valeur. On la gardera. C’est important ».

La mobylette

Et Alan, l’américain ? « Il aimait bien dessiner et peindre, il se débrouillait bien. Il nous a laissé des tableaux. J’ai un souvenir précis du jour où il a peint la mobylette d’un copain. Il avait organisé comme un atelier. Il avait sympathisé avec tous les voisins. Tous passaient, regardaient. Un petit papi qui habite en face avait installé sa chaise et le regardait faire. Chaque copain amenait sa mobylette ».
De leur côté, les Simonet lui ont montré les environs (châteaux, visites..). « Pour nous c’était bien. Ce sont des choses que nous n’aurions pas faites sans sa venue ».

Choc culturel.
Un jour, les grands-parents maternels invitent leur «petit-enfant américain». Au menu : du lapin. « Alan a été très choqué. C’était comme si on lui avait proposé du chat. Il l’a goûté du bout des doigts.» Deux semaines plus tard, repas chez les grands-parents paternels. Au menu : lapin. « C’était dur pour lui, mais on a beaucoup ri ».
« J’ai un mauvais souvenir de mon côté. Alan voulait vraiment voir un concert à Paris. Julien, mon fils, ne pouvait l’accompagner. Il fallait donc qu’il y aille tout seul. Or, nous vivons à la campagne et personnellement je ne laisserais pas mes enfants monter seuls à Paris. La décision a été dure à prendre. Mais Alan était plus urbain. Je lui ai donc donné l’autorisation. Nous avions mis au point tout un programme (retour de nuit) et je voulais qu’il m’appelle régulièrement. Tout s’est déroulé normalement, mais j’avoue que je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. C’est une sacrée responsabilité ».

La fin… Le recommencement…
« Au mois de juin, j’étais très stressée. Je ne sais pas pourquoi. Par rapport à ces échanges, je ne l’avais jamais été autant auparavant. Et je crois que j’étais la seule dans ce cas-là. Il faut dire qu’Alan nous quittait un jour avant que Vincent ne revienne ». Croisement des destins, fin des aventures…
«Provisoirement seulement puisque nous approchons d’un nouveau départ et d’un nouvel accueil ».
Voilà donc Les Simonet en route pour rejoindre la famille des «Grandes familles PIE». Claudine Simonet est persuadée que tous ces échanges apportent plus qu’ils ne causent de tracas.
Julien a décidé aujourd’hui de partir en Afrique du Sud. « Mais il préfère ne partir que six mois et je crois que cette décision a été directement guidée par sa façon de vivre l’expérience de son frère. Quant au fait d’accueillir, cela nous paraît naturel. Mais cette fois-ci la position de Camille sera importante. D’ailleurs, ce sera une fille ».

Pourquoi faire tout cela ?
L’entourage des Simonet ne comprend pas bien ces multiples échanges. On parle de soucis supplémentaires. « Oh la la ! Mes pauvres ! Ça va être dur, pourquoi faire tout cela : Voilà ce que l’on entend. Notre entourage n’a jamais vraiment compris. Il raisonne toujours comme si l’étranger était un invité, quelqu’un qui avait un autre statut». Or, pour les Simonet, tout cela paraît maintenant naturel et enrichissant. Madame Simonet ajoute : « Tout cela a quelque chose d’ordinaire ». Puis, elle conclut, simplement : « Et c’est intéressant ».
« Et puis, l’été dernier, nous sommes tous allés aux USA. Nous avons rendu visite à la famille d’Alan. Sa mère était très très reconnaissante. Cela fait plaisir. Puis nous avons été voir les deux familles d’accueil de Vincent. Nous avons été très bien accueillis. Vraiment ».

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°28