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Questions de pédagogie

p_314_54_ecole_p5DOSSIER — PIE, L’ÉCOLE & LA PÉDAGOGIE

En image : lycée Charles Péguy de Gorges, France

Partir ou Accueillir — Trois Quatorze, qui s’intéresse depuis des années aux systèmes scolaires du monde entier et qui a «visité» tant d’écoles, a choisi, dans ce numéro, de se concentrer sur le système éducatif français et sur des questions générales touchant à la pédagogie. Notre journal a rencontré deux directeurs d’établissements et les a questionnés sur les problèmes rencontrés par notre école, sur la relation des jeunes à leur lycée, et sur la pertinence à modifier l’approche pédagogique en usant d’outils nouveaux. Le long entretien publié dans ce numéro nous permet de nous pencher plus particulièrement sur les bienfaits des échanges scolaires de longue durée. Ce type d’échanges permet aux jeunes qui partent à l’étranger d’entamer dès l’adolescence un vrai parcours international, et aux établissements français qui ouvrent leurs portes aux jeunes étrangers, d’inscrire tous les acteurs scolaires dans un processus de découverte et de dialogue particulièrement stimulant.

Sylvain Olivier et Patrick Rabiller, respectivement Directeur du lycée Charles Péguy de Gorges et Directeur du lycée Saint-Gabriel de Saint-Laurent-sur-Sèvres, s’interrogent avec nous sur les enjeux de notre école. PIE, qui travaille autant avec les établissements publics que privés, donne aujourd’hui la parole à ces derniers, pour saluer la réflexion pédagogique qu’ils mènent et les initiatives qu’ils engagent, et pour saluer la bonne collaboration que ces écoles en particulier ont nouée avec notre association. Chacune d’entre elles (et bien d’autres en France) coopèrent en effet étroitement avec PIE dans le cadre des échanges internationaux, en favorisant le départ de jeunes Français vers d’autres écoles à l’étranger et en développant, avec force et conviction, l’accueil de jeunes du monde entier.

INERTIE DU SYSTÈME. TOUT CHANGE… ET RIEN NE CHANGE 

Trois Quatorze — Que pensez-vous des résultats PISA publiés fin 2013 et qui dressent un bilan peu reluisant de notre école? Notre modèle scolaire se «casse-t-il la figure» ? Notre système est-il en danger ?
Patrick Rabiller — Les réflexions de Claude Allègre (notre ex-ministre de l’éducation) sur la «Maison nationale» (NDLR: le Ministère de l’éducation) et sur le système qu’elle a engendré restent, dix ans après, tout à fait d’actualité. Les lourdeurs qu’il décrit (centralisme, travers jacobin) aboutissent à un modèle éducatif qui, sous couvert d’un républicanisme devenu éthéré, a perdu sa consistance, et ne peut plus respecter les personnes. Il y a une forme de neutralité et de platitude dans l’approche qui empêche toute vision éducative éclairée.
Sylvain Olivier — Même si les résultats ne sont pas très favorables on doit prendre avec précautions ces indices. On ne peut pas dire que l’école globalement «se casse la figure», car de nombreuses initiatives très positives sont prises sur le terrain (au niveau de certains établissements publics ou privés d’ailleurs). Mais il est vrai qu’il y a défaillance au niveau du pilotage national dans le sens où cette direction globale alourdit le système, rend plus difficile le travail au quotidien, limite les initiatives, donne une image très négative du terrain et provoque de la colère.
Trois Quatorze — Le système national semble souffrir d’une énorme inertie.
Patrick Rabiller — La machine est trop lourde. L’idée du mammouth était bien pensée. L’animal qui ne s’adapte pas aux mutations.
Sylvain Olivier — Nous sommes confrontés à des absurdités administratives. Je prends l’exemple des auxiliaires de vie scolaire individualisés, censés aider les jeunes en situation de handicap. La MDPH a notifié ici des aides pour des élèves. En soi, c’est très bien, mais aucun moyen n’est prévu. La solution qu’on nous préconise est donc de faire appel à des contrats aidés, autrement dit, de confier l’aide à la formation scientifique de jeunes en classe de première ou terminale à des jeunes qui n’ont pas eu de formation! On marche sur la tête.
Trois Quatorze — Beaucoup de parents et de jeunes avancent l’idée, en parlant de l’institution scolaire, qu’avec elle «tout change, mais [que] rien ne change». Autrement dit : chaque changement de ministre ou de politique provoque de grands débats, un bouleversement des horaires, des programmes, des classes…, mais, au final et dans le fond, rien ne change vraiment, au sens où les vraies questions sont éludées et où les vrais problèmes restent les mêmes ? Que pensez vous de cette affirmation?
Sylvain Olivier — Tant que les décisions seront prises de façon jacobine on ne pourra pas avancer. Exemple: la réforme des rythmes scolaires, qui mobilise l’état depuis deux ans et dont on nous rebat les oreilles… Elle n’est pensée que pour les grandes villes et ne tient absolument pas compte du problème des transports. Or tous les enfants ne sont pas scolarisés dans les grandes villes. Dans notre zone, par exemple, je suis persuadé que cette réforme, que l’on veut faire passer au chausse-pied, peut, en raison de difficultés purement techniques, réveiller la guerre scolaire alors même que les deux établissements de notre ville (public et privé) s’entendent parfaitement. Tant que l’on voudra tout uniformiser, les réformes seront appelées à échouer. Cela nous ramène à la question de l’autonomie des établissements. On ne peut remettre les choses en question qu’en tenant compte des spécificités de chacun. On peut déjà tenir compte des particularités liées aux zones d’action, aux territoires des établissements. Il faut bien avoir conscience des énormes disparités régionales et locales dont les indices dont on parlait tout à l’heure ne tiennent pas compte. Ici, à Charles Péguy nous sommes dans la deuxième couronne nantaise et il est clair que nous ne faisons pas le même travail qu’au centre ville. Nous n’avons pas les mêmes élèves. Ici, et sans faire preuve de plus d’autorité qu’ailleurs, nous oeuvrons dans un climat très serein. Les problématiques de chaque école sont spécifiques : la souplesse et la capacité de chaque établissement est donc primordiale pour déterminer les actions.
Trois Quatorze — Avez-vous des exemples à nous donner ?
Sylvain Olivier — Ne serait-ce que celui des rythmes de travail : durée des séquences en fonction de la capacité moyenne des élèves à se concentrer, activités extra-scolaires l’après-midi ou non, animations sportives ou artistiques, etc.

UNE ALTERNATIVE : L’AUTONOMIE

Trois Quatorze — En quoi le fait d’être un établissement privé vous donne-t-il plus d’autonomie ?
Sylvain Olivier — Dans les établissements sous contrat d’association comme le nôtre, les enseignants sont salariés de l’état (ils sont donc sous l’autorité du recteur). Les chefs d’établissements, par contre, dirigent le projet pédagogique. Le pilotage de l’action collective au sein de nos établissements et le management sont donc complexes et fragiles. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’il me semble que nous avons une autonomie plus grande que les proviseurs, car c’est l’établissement privé et ses dirigeants qui fixent en toute indépendance le cap pédagogique et l’animation qui en découle.
Trois Quatorze — Vous êtes donc maîtres de la ligne éducative?
Sylvain Olivier — Exactement, à condition cependant que nous respections les programmes. Tout ce qui se passe dans les classes est du ressort de l’inspection pédagogique. Les inspecteurs contrôlent que les enseignants sont bien «dans les clous», au sens où ils respectent les programmes fixés au niveau national, mais pour le reste nous dirigeons la ligne pédagogique, au niveau des rythmes, de l’approche, des méthodes.
Patrick Rabiller — Au final, nous ne fondons ni notre expertise, ni notre projet, ni notre identité à partir de l’organe d’instruction officiel et du programme officiel.
Trois Quatorze — Sur quelle(s) base(s) structurez-vous principalement votre action?
Sylvain Olivier — Nous tenons compte du contexte de notre établissement ; nous essayons de l’analyser au mieux. À partir de là, nous sommes obligés de faire des paris. C’est à nous donc, au niveau de chaque structure, de profiter des espaces de liberté dont nous disposons (et nous en avons certainement plus dans le privé que dans le public) pour tenter des expériences et pour mettre en place ce qui a fait ses preuves, ou ce qui peut s’avérer positif. Sans l’expérience et la connais- sance du système, on a souvent peur des retours de bâton, mais dès que l’on maîtrise un peu le cadre, il faut savoir ne pas avoir peur de bousculer l’ordre établi. Ne nous confinons pas dans un cadre trop strict : respectons–le, mais fonçons ! Il faut savoir être un peu idéaliste dans notre métier et se donner le moyen de faire aboutir les rêves. C’est ce que j’ai appris par exemple à faire en autorisant et même en incitant des jeunes à interrompre leur cursus pour partir à l’étranger, ou en accueillant de jeunes étrangers.
Patrick Rabiller — Nous considérons qu’être égaux c’est se reconnaître différents. Nous travaillons à partir de là. Dans un monde mouvant et parfois inquiétant, l’école doit être un lieu stable et structurant pour les jeunes. L’école doit être non seulement un lieu d’expertise dans un certain nombre de disciplines, mais également un lieu de vie et donc d’équilibre pour le jeune. Je me permets d’insister sur le terme «jeune» et non pas «élève» pour bien montrer le souci que nous avons de prendre en compte la personnalité dans sa globalité. Nous essayons, à Saint-Gabriel, de concevoir l’école comme un lieu éducatif au sens large du terme, en portant attention à la personne dans toutes ses dimensions et à travers tous les enseignements (donc sans oublier le sport, la culture au sens large, la musique). La vie en internat qui concerne tout de même plus de sept cents élèves de notre école nous aide à dépasser cette idée d’une école comme un lieu où on ne fait que dispenser des cours.
Sylvain Olivier — La question de la confiance en soi me paraît être au cœur du débat. Le développement personnel de chaque jeune est lié, j’en suis convaincu, à l’image que cet adolescent a de lui-même. On peut tout faire faire à un jeune qui a confiance en lui, car il est disponible pour acquérir et pour apprendre. Si, par contre, il y a un manque à ce niveau, l’apprentissage devient très compliqué. On doit donc se poser les questions suivantes: qu’est-ce qui va amener le jeune à avoir confiance en lui? Quels outils utiliser pour lui apporter cette confiance? S’il a été abîmé par son parcours (scolaire ou familial), comment l’aider à restaurer sa propre image?

EXCEPTIONS FRANÇAISES

Trois Quatorze —Qu’entendez-vous par «un adolescent abîmé»?
Sylvain Olivier — Abîmé par la note par exemple. C’est un phénomène courant.
Trois quatorze — Il semble en effet que cette question de la notation soit primordiale? Beaucoup d’écoles se la posent, mais pas l’école française?
Sylvain Olivier — Nous nous enfonçons de plus en plus dans la culture de la note. Tout le monde entretient cette culture sans réfléchir au sens réel de la notation. Si un professeur met 18/20 à un élève et, a fortiori, si des élèves obtiennent 18/20 de moyenne, on dira bêtement que «c’est un mauvais prof». On s’aperçoit, en analysant de près les données, que des professeurs ont tendance à mettre toujours les mêmes notes aux élèves : quelle que soit la composition de sa classe et quelle que soit l’année. N’est-ce pas à la fois curieux et inquiétant?
Trois Quatorze — On oublie qu’une note sert à évaluer l’acquisition ou la non acquisition d’un savoir ou d’une méthode et non à évaluer un élève dans sa globalité.
Sylvain Olivier — C’est tout à fait vrai; mais je nuancerais un peu en rappelant que notre culture latine nous incite toujours à nous situer par rapport aux autres: l’intégration sociale passe par le qui suis je? et qu’est-ce que je vaux  La note rentre dans ce schéma. Et nous avons beaucoup de mal à nous en détacher. Patrick Rabiller — Si une note sert à dire à un élève qu’il n’a pas assez travaillé, elle est réaliste et salutaire, mais si c’est pour lui dire qu’il vaut cette note, c’est une catastrophe. On ne parvient qu’à le déstabiliser émotionnellement, qu’à le démobiliser. Il est indispensable par ailleurs de réaliser en permanence des évaluations cognitives. La répétition est indispensable pour enregistrer et l’évaluation tout aussi indispensable pour repérer l’erreur et la corriger. Si on ne répète pas et si on ne contrôle pas on tombe dans un laxisme qu’à l’adolescence —âge du «fun» par excellence— on aime à cultiver, mais si on utilise l’évaluation sans la penser comme un moyen de mesurer la consolidation de la charpente de l’élève (a t-il repéré ses erreurs? comment a-t-il reçu et perçu le contenu? comment a-t-il réalisé la synthèse des savoirs?), alors, elle ne sert pas à grand chose.
Trois quatorze — C’est pour cette raison semble-t-il que les élèves vivent très mal ce rapport à la note. La note les détermine. On sait qu’en Finlande on ne note pas les élèves avant le collège et que dans les pays anglo-saxons, réputés pourtant pour leurs vertus « libérales » et leur sens de la compétition, les notes n’ont pas du tout la même portée qu’en France : elles ne déterminent pas tout.
Sylvain Olivier — Nos élèves originaires d’Australie nous expliquent qu’il n’y a quasiment pas de notes mais plutôt des appréciations. Je pense que les choses doivent doucement évoluer.
Trois Quatorze — Nombre de jeunes Français qui partent vivre à l’étranger sont frappés par le fait que les élèves de leurs pays d’accueil (qu’ils soient Finlandais, Américains, Mexicains…) sont beaucoup plus décontractés que les jeunes français. Quel élève français n’a pas entendu au cours de sa scolarité qu’«il était nul» ou qu’«il était dans la classe la plus nulle»? Nombres de jeunes étrangers qui étudient en France nous disent que notre école est très anxiogène. Les enquêtes multiples qui sont faites sur le sujet viennent d’ailleurs conforter cette opinion. Êtes-vous d’accord avec ce constat? Et voyez-vous un intérêt à se rendre à l’école la «gorge nouée» et à ne pas aimer son école?
Sylvain Olivier — C’est un point très sensible, et là encore c’est une donnée culturelle. Les élèves ont beaucoup trop de pression. Cette pression est mise par les enseignants qui eux-mêmes subissent la pression des institutions ou des parents ou de leur direction. Les parents, inquiets pour l’avenir de leurs enfants, l’ont aussi et la renvoient (aux établissements et aux professeurs à qui ils demandent des résultats), etc. C’est un cercle vicieux. Les enfants, qui sont au centre du système, subissent et ressentent tout cela en retour : ils doivent avoir les épaules très solides. Ajoutez-y la question des notes que nous évoquions et vous comprenez que beaucoup d’élèves craquent. Ici même, dans notre lycée, nous avons quelques élèves qui se déscolarisent en cours d’année du fait de leur mal être. Vous parlez du stress enseignant. Pouvez-vous nous en dire plus?
Sylvain Olivier — Les enseignants sont très angoissés par des relations compliquées avec les élèves, par des bas salaires, par un manque de reconnaissance. Il faut voir que le statut des professeurs a totalement changé en une ou deux générations. Il y a peu on disait à un enfant qui rentrait de l’école : «As-tu été gentil avec la maîtresse?» et aujourd’hui on lui demande: «Le prof a-t-il été gentil avec toi?»).
Patrick Rabiller — L’école doit aussi se poser la question de la corrélation entre le niveau scolaire des élèves de terminale et ce que l’on pourrait appeler la réussite «tout court» du jeune (parcours professionnel, parcours social, bonheur de vivre). Je ne suis pas sûr du tout qu’il y ait aujourd’hui une relation étroite entre les deux. Vous êtes en train de nous dire qu’un 19/20 ne garantit rien quant à son avenir?
Sylvain Olivier — Exactement. J’ai pour ma part la conviction par contre, que lorsqu’un jeune a confiance en lui, qu’il a été bien préparé, bien structuré, autour de valeurs solides, et ce dans des structures familiales ou scolaires aimantes, il peut remuer des montagnes.

D’AUTRES OUTILS  PÉDAGOGIQUES

Trois Quatorze — On parle souvent en France d’opposition entre tradition et modernité. Comment vous situez-vous dans ce débat ?
Patrick Rabiller — C’est, là encore, un faux débat. La tradition me fait penser à deux choses: premièrement au modèle collectif, quasi militaire, qu’ont appliqué pendant longtemps nombre d’établissements, dont le nôtre. Ce modèle, qui avait son efficacité il y a une époque, n’est plus, qu’on le veuille ou non, de mise aujourd’hui. Et «Tradition» me fait également penser à l’enseignement vertical : cours magistraux, hiérarchisation des relations. Il faut être conscient que notre tradition académique universitaire —livresque et verticale— n’est pas (et n’a jamais été vraiment) adaptée à l’univers collège/lycée. Il me semble qu’au collège et au lycée on devrait s’éloigner de cette idée de l’enseignant/livre et se rapprocher du modèle de l’accompagnateur de l’antiquité (quelqu’un de respectable par sa passion et par sa manière de faire et d’être) ou du charpentier : celui qui permet au jeune de se construire, qui l’aide à se connecter. Notre légitimité en tant qu’enseignant et que formateur de jeunes n’est pas fondée sur une Licence ou un Master (surtout si nous les avons obtenus dix ou trente ans plus tôt). Le savoir —l’expertise dans sa matière— est une base. Mais ce qui fait la force d’un enseignant et la force collective d’une école, c’est une expérience éducative d’adulte, passionné de savoir —et exigeant à ce niveau—, mais aussi (voire avant tout) accompagnateur de savoirs. La transmission du savoir en d’autres termes doit être conçue pour être intégrée à cette « construction» d’ensemble qu’est un jeune.
Trois Quatorze — Et, plus concrètement, sur quelles bases établir cette pédagogie?
Patrick Rabiller — Je considère qu’une bonne pédagogie doit passer par une phase de diagnostic et d’écoute (qui suppose aujourd’hui une individualisation de l’approche et des échanges sur les méthodes), une phase de stimulation (qui consiste à intégrer dans un cycle de répétition et de routine le principe de l’exceptionnel, de la piqûre de curiosité ; en un mot il faut savoir créer de l’étonnement); et une phase d’évaluation. Le processus ne doit pas être linéaire mais circulaire, les trois phases doivent s’entremêler en permanence.
Sylvain Olivier — L’idée de provoquer des peurs pour les dépasser est une notion qui m’est chère. Elle est primordiale en matière de pédagogie. Elle consiste à se fixer des objectifs, à se confronter à un obstacle qui, parce qu’il est franchi, nous permet de nous surpasser. On doit même provoquer des peurs avec nos propres équipes, amener par exemple les enseignants à se confronter au tout numérique, à manipuler des outils (tablettes et autres) avec lesquels les élèves sont a priori plus à l’aise qu’eux, plus performants (non pas en matière de savoir, mais justement de manipulation). Nous sommes obligés aujourd’hui de nous interroger sur la façon dont les élèves apprennent.
Trois Quatorze — Ce stress et cette pression (qui ne cessent de croître) n’ont pas l’air, par contre, de donner de bons résultats. Ne mélange-t-on pas deux notions qui n’ont rien à voir et ne se dirige-t-on pas, parallèlement à cette augmentation de la pression, vers une diminution de l’exigence en termes d’acquis et de compétence ?
Sylvain Olivier — Je n’irai pas sur ce terrain-là, car il est difficile de comparer. L’école s’est tellement démocratisée depuis un siècle et le public s’est totalement élargi ! On ne peut pas comparer avec ce qui se passait auparavant. Mais il est vrai que pour la lecture, l’écriture et le fait de savoir compter, il faut bien admettre que le niveau baisse. En parallèle du savoir comme on l’entendait, les jeunes aujourd’hui possèdent dans certains domaines des compétences bien supérieures à celles que nous avions gamins.
Trois Quatorze — Justement, face à cette idée de tradition, ne s’appuie t-on pas sur des principes pédagogiques empiriques, au lieu de s’appuyer sur ce que la recherche (notamment en sciences cognitives) nous apprend?
Patrick Rabiller — Idrisse Aberkane de l’université de Stanford nous montre l’importance de la kinesthésie dans le processus d’apprentissage des mathématiques. L’importance que revêt l’intuition du nombre. On sait aujourd’hui que toutes les pensées ne sont pas verbalisables. Il attire l’attention sur le non verbal et explique comment les jeux (notamment les jeux vidéo) qui développent entre autres la mémoire et la modularité de l’esprit peuvent énormément faciliter l’enseignement des maths. À partir des nouvelles technologies, ce chercheur construit des outils pédagogiques fabuleux. À nous de tenir compte de tout cela en effet.
Trois Quatorze — Des études en sciences cognitives prouveraient que, contrairement à une idée reçue, le travail avec des tablettes et autres outils numériques aiderait à obtenir une meilleure attention et une meilleure concentration des élèves. Hong Kong, par exemple, obtient de ce côté-là des résultats surprenants.
Sylvain Olivier — On sait très bien aujourd’hui ce que peuvent apporter ces outils. Nous passons pour une école pilote parce que nous utilisons les tablettes, mais cela m’agace, car cela dénote plutôt le retard général que nous avons pris dans ces domaines. Le travail avec l’ordinateur et les tablettes, s’il aide à la concentration, permet aussi de moins se focaliser sur les savoirs (qui deviennent accessibles en un rien de temps sur n’importe quel moteur de recherche) et de se focaliser avant tout sur les compétences.
Trois Quatorze — Que pensez-vous de l’argument qui consiste à dire que ordinateurs et tablettes coupent les relations et ne facilitent pas le lien social ?
Sylvain Olivier — Il y a deux ans, tous les élèves se précipitaient sur leur Smartphone dès qu’ils sortaient de cours, et maintenant que nous autorisons et favorisons l’utilisation des tablettes et ordinateurs en classe, on n’en voit presque plus dans les couloirs. Les jeunes ont plaisir à se retrouver; ils redécouvrent le plaisir des activités non virtuelles, parce que nous intégrons le virtuel (qui fait partie de leur quotidien) dans l’enseignement.
Trois quatorze — On sait qu’intégrer le temps de sommeil et de récupération dans le processus d’apprentissage pourrait être bénéfique. Or on ne bouge pas dans ce sens… Dans un autre ordre d’idées, et dans l’optique de libérer du temps (et donc d’alléger les effectifs des classes) ne pourrait-on pas regrouper les cours purement magistraux en amphi (classe de 200 à 300 élèves) et prévoir des temps d’atelier et de prise en charge quasi individuelles ?
Patrick Rabiller — Tout à fait, nous commençons d’ailleurs à le faire. Il faut juste vérifier la pertinence et la compétence du conférencier. De la même façon, l’e-learning devrait être amené à se développer. Mais à la condition cependant qu’il y ait vraiment un interlocuteur au quotidien, une personne physiquement présente pour accompagner l’élève et l’aider à structurer les données qu’il aura à enregistrer.

PARTIR OU ACCUEILLIR : UN OUTIL À LA FOIS TRADITIONNEL ET MODERNE

Trois Quatorze — Peut-on parler de la scolarisation de longue durée à l’étranger comme d’un outil pédagogique?
Sylvain Olivier — Oui, en quelque sorte. Ce genre de projet, c’est l’avenir. Rester uniquement sur des parcours classiques en formation initiale, sans diversifier l’offre éducative, c’est aller droit dans le mur. Les programmes que vous mettez en place, au-delà de l’intérêt purement linguistique, offrent justement l’occasion à tous ceux qui y participent, d’acquérir cette confiance dont on parlait. Il s’agit quelque part de provoquer une peur. L’adolescent de 15-16 ans se dit: «Je vais devoir quitter ma cellule familiale, quitter mon cadre de vie habituel, mon monde sécurisé, mon école et mon train-train.» À lui, avec toutes les structures qui l’entourent (école, famille, association), de surmonter cette peur.
Trois Quatorze — À PIE, cette idée de « passage » nous est chère, il s’agit, c’est vrai, de franchir une frontière, aussi bien physique que psychologique.
S
ylvain Olivier — C’est ce qu’on appelle grandir. Aider l’adolescent à être autonome est un objectif pédagogique primordial.
Patrick Rabiller — En développant avec des organismes comme le vôtre ce type d’échanges, nous favorisons la construction des jeunes. On en revient à l’idée de la charpente. Nous parlions tout à l’heure de stimulation. Il est bien évident que le départ vers une autre école, ou la présence à vos côtés d’un jeune d’une autre contrée et d’un autre monde scolaire, voilà qui vous étonne, vous interroge, vous surprend et entre donc dans votre processus de construction. Vous parlez de «partir à l’étranger» ou «d’accueillir un étrange», mais je pense qu’il faut veiller à entendre ce terme «d’étranger» dans son acception positive. L’étranger au sens de l’«étrange», de ce ou de celui qui produit de l’étonnement, et non pas au sens de celui qui n’appartient pas au groupe ou qui est inconnu. Il y a dans ces échanges une dimension indéniable d’initiation.
Trois quatorze — Cela va dans le sens de ce que l’on défend et de ce que l’on prône : le «voyage» d’initiation, avec son aspect « merveilleux » et ses épreuves, et ce à un moment crucial de la vie. Une version actualisée du voyage du gentilhomme des XVIII e et XIX e siècle.
Sylvain Olivier — Un adolescent doit pouvoir se projeter. Il a besoin de voir loin dans le temps comme dans l’espace. Il faut qu’il entretienne une part de rêve. De tels programmes lui offrent cette possibilité. Ils mettent les jeunes en mouvement.
Patrick Rabiller — En partant ou en accueillant, on engage le pari de vivre ensemble, de vivre l’altérité, dans le sens où on va partager la vraie vie avec ses merveilles et ses difficultés. C’est l’international au sens de l’inter-nation, de la concertation, du dialogue, de l’échange, sans ce dénominateur mou qui sous-tend l’idée de mondialisation (cette version moderne de Babel). Je pense que vos expériences de vie commune, que l’on essaie de relayer dans nos écoles, supposent l’instauration forte et fondamentale au cœur du système de la notion de « différence », et donc la compréhension des différences et des nuances internes à un système en vue de l’instauration d’un langage commun.
Trois Quatorze — Un tel outil est-il conçu pour tous les élèves?
Sylvain Olivier — Il est bien difficile aujourd’hui de concevoir un projet «pour tous». Au-delà de la question purement financière, je ne crois pas de toute façon que tout le monde puisse partir six mois ou un an, pour la bonne raison que c’est une aventure difficile. Il y a des échecs. Mais ce sont des projets essentiels pour quiconque veut et peut se confronter à la réalité du monde, veut apprendre à surmonter des obstacles, et peut vaincre ses peurs. Ces voyages aident à se stabiliser émotionnellement. Je pense par contre qu’il faudrait faire un effort aujourd’hui pour ouvrir ces programmes aux jeunes qui suivent des filières techniques.
Trois Quatorze — Que dites-vous à ceux qui parlent du séjour scolaire de longue durée en terme de temps perdu, de risque de décrochage?
Sylvain Olivier — Que cela n’a pas de sens. J’irai même plus loin en affirmant que ce qui est important c’est la construction du gamin et non pas la qualité et la netteté de son parcours scolaire. Qu’ont-ils à perdre ?
Patrick Rabiller — Dans un monde où l’on fait de l’identitarisme —donc de la revendication identitaire— la réponse n’est pas la globalisation neutre, mais l’identité sereine et partagée. «Qui suis-je?», je le découvrirai d’autant mieux que je croiserai des personnes en mesure de m’interpeler sur ma personnalité. L’école a un rôle fondamental à jouer pour éviter le communautarisme et l’identitarisme qui nous menacent. L’apport de jeunes d’horizons très divers avec partage de temps de vie est essentiel dans ce processus. Quant on intègre un jeune dans une école (comme on le fait avec Anna en ce moment), on est dans la réalité de ce partage et de cet apprentissage de l’autre. On ne se confronte pas à la Finlande avec un grand F et dans sa totalité, on vit simplement avec Anna, avec son histoire et son «background» finlandais. Ces rencontres créent des déplacements qui mettent les jeunes en appétit d’apprentissage et en même temps leur permettent de s’interroger sur ce qu’ils sont par rapport à celui ou à celle qu’ils découvrent.
Sylvain Olivier — Nous avons 16 jeunes étrangers scolarisés chez nous (sur un total de 1200 élèves), ce qui n’est pas négligeable. Accueillir des élèves étrangers est devenu dans notre établissement, une marque de fabrique. Il faut, c’est vrai, se poser les bonnes questions quant à la préparation du jeune en amont et quant à la précision des informations relatives à son profil. Il faut affiner la venue des jeunes étrangers, mieux préparer l’intégration dans les classes et préserver l’équilibre dans lesdites classes, mais il n’y a aucune raison de ne pas développer ces échanges. Au final et malgré parfois des réticences, la remontée du côté des profs est très bonne. Nous sommes donc très demandeurs. Soutenir un jeune qui veut partir à l’étranger, ou intégrer un jeune étranger, est aujourd’hui une évidence pour nous, c’est une composante culturelle de notre établissement, un élément de cette ligne pédagogique dont nous parlions tout à l’heure. Et les équipes enseignantes l’intègrent comme tel.

Article paru dans le Trois Quatorze n° 54