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Double rupture

L’Afrique du Sud, ça ne va pas de soi. Peu d’étudiants choisissent ce pays. Qui prendrait le risque de tenter une expérience de 11 mois au Cap. Qui se risquerait si longtemps sur un continent africain méconnu, chargé de préjugés ? Car même si l’Afrique du Sud est le moins africain des pays d’Afrique noire, dans « Afrique du Sud », il y a tout de même « Afrique ».
Un jour, j’ai décidé de partir là-bas. Pourquoi ? Disons que mes motivations se sont perdues. Il fallait partir, il y avait une nécessité d’évasion, un besoin intime de moi à moi, qui s’est entièrement exprimé dans le choix atypique de ce pays : l’Afrique du Sud.

J’ai passé une année là-bas. Et j’en suis partie. Je dis bien « partie » et non pas « revenue ». Afrique du Sud : ma grande terre, ma pointe de nulle part, mon bout du bout ? Tu m’appartiens désormais. Je t’ai ramenée avec moi. Pourtant au début ce n’était pas gagné. Je vivais en province, je n’avais jamais voyagé. C’est surtout mes parents qui ont été surpris. Mais petit à petit ils sont devenus fiers de leur fille parce qu’elle avait eu cette idée de partir en Afrique du Sud, une idée sortie de nulle part et qu’eux-mêmes n’auraient sans doute jamais eue. Au début, quand on pense à partir, on voit les obstacles : le coût, les conséquences. Et puis,d’étapes en étapes, de rencontres PIE en test d’anglais foirés, ça se fait. On prépare son visa, on fait un dernier bisou à tout le monde, et puis c’est l’heure de prendre l’avion.

Le moment mémorable – comme un bijou au cœur du trou existentiel — a lieu à l’aéroport… entre deux avions. Le grand moment, c’est celui où l’on réalise que l’on vient de balayer sa vie. « Mesdames et Messieurs, ma vie est morte, mon quotidien est fini, il n’y a plus rien. La France n’existe plus, sa langue a disparu. Plus rien n’est compréhensible. » Oups ! J’avoue que le premier mois c’est un grand brouillard. On est tout le temps fatigué, désorienté, on ne comprend rien à leur comportement à eux, les autochtones, ces Sud-Africains aux mœurs bizar-res. Et l’on se demande alors ce qu’on est venu faire là. Et c’est à ce moment-là que les raisons du voyage, les fameuses motivations n’ont plus de sens et qu’elles semblent fumeuses. On entre alors dans un long rêve sans repères. On a du mal à accepter la situation, on a du mal à accepter l’autre, aussi. On est tellement perdu que ce qui semblait avoir du sens ne rime plus à rien. Nos parents nous manquent, on tombe malade, on se victimise, on pense qu’on est maso. Bref… Vous me faites rire, chers étudiants d’échanges, avec toutes vos bonnes raisons de partir ! C’est une immense richesse que d’accéder au point où l’on décrypte le monde qui nous entoure. On entre alors dans un autre univers. Mais les clés de celui-ci, croyez-moi, il faut du temps pour les trouver.

Plus qu’une langue, j’ai appris une communauté, une façon de faire et de voir. C’est incroyable d’avoir le sentiment soudain de ne plus savoir qui l’on est et d’où l’on vient, de réussir à dépasser ses origines pour se projeter vers ce qui ne va pas de soi. Là-bas, je suis devenue autre : Française avec toute la culture et les conceptions que cela implique, et beaucoup plus que ça. Il y a des jours où l’on se sent grand. Où l’on se dit qu’il y a tant de choses à découvrir, à faire et à comprendre que jamais on ne cessera de grandir, de s’élever, jusqu’aux cimes de l’enthousiasme, jusqu’à ce bonheur de connaître ce qui est autre. Cela fait quatre mois que je suis revenue, mais une partie de moi-même appartient maintenant à cette Afrique du Sud. Chaque jour, je pense à mon pays d’adoption. Je me demande parfois pourquoi je reste marquée de cette façon, si cela arrive à d’autres. J’aurais envie d’en parler avec quelqu’un, mais personne dans mon entourage ne peut vraiment capter ce qui se passe en moi. Qui peut comprendre l’horrible déchirure du retour. Quelle rupture terrifiante ! On aime tendrement sa patrie, mais on vit entièrement pour l’ailleurs. Après deux semaines en France, je ne supportais plus : « Faites que tout cela cesse, que je revienne là où j’ai fait ma vie. » PIE ne nous avait pas dit comme le retour était difficile : on nous l’avait caché, on avait omis intelligemment de nous en parler. Peut-être que ça ne valait pas la peine, que nous n’aurions pas compris ! Je suppose que je ne suis pas la seule à vouloir rentrer (je dis bien « rentrer » en Afrique du Sud), à vouloir tant être ailleurs. Ainsi va la vie. Il faut apprendre à l’accepter.

Mélaine, Un an en Afrique du Sud