Vous êtes ici: Home > Trois Quatorze >  Portraits > L’heure de la retraite

L’heure de la retraite

Portrait Annie Bachelot, déléguée bénévole PIE de 1981 à 2012

Image : Annie Bachelot au milieu de ses enfants : Laurent, Claire, Odile, Louis & Xavier — 1969

PORTRAIT — Annie, 84 ans, est devenue en 1981, année de la création de PIE, la première déléguée bénévole de l’association. La même année, elle a réalisé son premier entretien, préparé son premier participant au départ de longue durée, et animé son premier stage. Elle qui a centré sa vie sur les enfants et les adolescents —les siens et ceux des autres— a su créer avec PIE, une seconde famille. Elle est aujourd’hui sur le point de nous quitter.

C’est un drôle de métier qu’elle a exercé. Examinons brièvement les conditions: travailler du matin au soir, du lundi au dimanche, accepter d’être dérangée après 20h (toute la nuit même… et même le week-end —surtout les premières années), n’avoir droit à aucun congé, faire preuve d’un engagement permanent et d’un dévouement certain pour son entreprise. Le travail en question est passionnant et prenant, fatiguant nerveusement autant que physiquement, mais il est si passionnant qu’on ne saurait se plaindre! La rémunération est nulle, mais, c’est normal, puisqu’en retour, on est payé de reconnaissance et de gratitude. Ah, une dernière chose: à la signature de son contrat, le travailleur ne s’engage pas sur un an —ni même sur dix ou trente— mais sur toute une vie… une fois qu’il a «signé», il n’a aucune possibilité de faire marche arrière, sauf à être condamné… non seulement par la loi, mais, ce qui est bien pire, par sa conscience. Ce métier —une vie en fait—, on l’aura deviné, c’est celui de mère. Et l’entreprise qui vous embauche, n’est autre que votre propre famille.

Annie Bachelot est née en 1933. Elle a exercé ce métier, comme cela ne se fait plus —ou quasiment—, à savoir à l’ancienne, dans l’ombre, sans pratiquer aucune autre activité rémunérée, sans véritable possibilité de tracer son chemin ailleurs qu’en famille, sans autre espace d’émancipation et de liberté que ce cadre riche mais par définition restreint. Depuis la naissance d’Annie, les temps ont changé: la plus grande révolution culturelle —celle qui a permis à la moitié de l’humanité de revendiquer une nouvelle place— est passée par là: l’équilibre des familles a été profondément bouleversé, les pères sont un peu devenus des mères, et les mères, c’est heureux, ont pu tracer des chemins multiples et variés. Il ne s’agit certainement pas, ici, de regretter ce temps révolu, mais, à travers Annie, de saluer un membre de cette confrérie aujourd’hui disparue: «Les travailleurs-mères»; et de rendre un petit hommage à ces ouvrières d’une autre époque dont elle est finalement une sorte de témoin.

Annie a engagé sa «carrière» en 1956, à l’âge de 23 ans. En cinq ans, elle eut cinq enfants. La petite entreprise s’est agrandie pour une année, en 1973, à l’occasion de l’accueil d’une jeune Américaine, et un an plus tard elle a grossi encore, quand la tribu a accueilli un jeune Laotien de 13 ans pour un temps long, mais incertain… on peut dire de cette tutelle qu’elle ressemblait à une «adoption» sans contours précis. De mère, elle devint naturellement grand-mère —douze fois— puis arrière-grand-mère —trois fois. L’espace et le temps nous manquent pour décrire cette vie chargée, pleine de bonheurs immenses et parsemée forcément de quelques tensions et de vrais drames. S’il fallait résumer la carrière d’Annie et l’annoter, les premiers concernés —ses filles et ses fils— se chipoteraient sûrement, car on sait que chaque enfant, au regard de sa personnalité, possède sa vision et sa lecture, elles-mêmes nourries du rôle qu’il s’assigne/ou qu’on lui assigne. Mais on peut avancer l’idée que tous ses enfants s’accorderaient sur le terme «d’engagement permanent» et de «bienveillance», et qu’ils ne pourraient nier que l’indispensable amour maternel en fut la ligne conductrice. Ils diraient sans doute aussi qu’à l’image de tout amour, celui-là leur donna de solides structures, qu’il leur fit beaucoup de bien, mais qu’il fit sûrement aussi quelques dégâts : c’est que, fût-elle maternelle ou filiale (et le «fût-elle» est ici un «parce que» maquillé), cette passion, qui se nourrit des intentions les meilleures, s’accompagne aussi de sa dose de possession, de démesure, d’intrusions et de retenues, une dose dont il n’est pas toujours possible de s’abstraire et qui fait parfois souffrir certains proches et, plus encore, certains de ceux qui ne font pas franchement partie du clan. Annie commit sûrement beaucoup d’erreurs, car c’est le lot de tout parent —eux qui, pour leur descendance, ne peuvent s’empêcher de rêver d’absolu et de perfection—, mais elle fit toutes ces erreurs avec ce souci permanent de bien faire, en veillant autrement dit en permanence à ce que sa «portée» se développe au mieux, et à ce que sa tanière reste ouvertement chaleureuse. Si on peut la soupçonner d’un certain dilettantisme intellectuel, on ne saurait l’accuser d’avoir manqué de rigueur en terme de temps et d’attention portée à ses «petits» : elle fut présente de l’enfance à l’adolescence avec un dévouement sans limites, faisant face au quotidien, à ses épreuves, ses maladies et ses chagrins. Tout ceux qui l’ont côtoyée savent que sur le terrain de l’éducation elle se sentait très sûre d’elle, qu’elle avançait sans angoisse et sans conflit intérieur, qu’elle faisait fi des théories et des modes, convaincue qu’en la matière, le bon sens, allié à un mélange habile de gentillesse et de rigueur, était synonyme d’intelligence (de celle que depuis Proust on appelle l’intelligence du cœur). Nombre de spécialistes de l’enfance auraient pu en terme d’éducation prendre des cours pratiques auprès d’elle. Elle fut une mère instinctive, presque animale, protégeant ses enfants, toujours et contre tous —parce que mère-nature lui avait dit de le faire— les défendant contre vents et marées, sans forcément d’objectivité, persuadée que faire preuve d’un peu d’injustice et d’aveuglement pour mettre en avant sa progéniture et la protéger était une forme suprême de justice. Une vraie mère.

Mère encore — Elle qui était plus «spécialiste» de l’enfance que de l’adolescence a su profiter de PIE pour prolonger son expérience au-delà de son «petit» cercle et pour faire bénéficier de ses talents nombre d’enfants et de parents. Elle avait déjà été déléguée pour une association similaire, mais à la création de PIE, en 1981, elle s’est investie tête baissée dans le projet. Le fait qu’un de ses fils en soit à l’initiative n’y était pas étranger. Elle restait dans ce cadre familial qu’elle connaissait si bien. Elle fut donc la première déléguée PIE, la première à interviewer un participant, la première à convaincre des parents, à les rassurer, les informer, les guider. De 1981 à 2008, elle a «accompagné» personnellement plus de deux cents adolescents dans leur expérience de vie à l’étranger et dans leur projet d’émancipation. La plupart se souviennent de ce rendez-vous crucial qu’est «l’entretien» qui précède le départ, lequel engage à la fois le projet et le voyage: d’aucuns évoquent Annie comme une femme qui «en imposait par sa stature» et «par une sorte d’autorité naturelle», d’aucuns de sa capacité à instaurer la confiance: «Je suis un anxieux… elle m’a tout de suite rassuré; elle était rigolote aussi : une vraie maman!», d’aucuns de la force qu’elle leur a donnée : « Elle m’a dit qu’elle avait rarement rencontré quelqu’un d’aussi bien que moi : ça m’a donné la pêche. D’ailleurs j’y crois encore!» De 1981 à 2012, elle a animé tous les stages de préparation aux séjours, et à ce titre elle a dû croiser —voire même parler— aux sept mille participants que compte l’association. Durant ces stages, elle s’est tenue notamment disponible pour intervenir auprès des participants en cas de pépin physique ou de coup de blues. Elle qui avait eu une formation d’infirmière se retrouvait alors doublement dans son élément, entourée qu’elle était de tous ces/ses grands enfants, tous en quête, à quelques jours de leur départ, d’affection. Elle soigna d’ailleurs bien plus de bleus à l’âme qu’au corps.
Annie a eu un rôle central à PIE. Laurent, son fils, sait ce que l’association (dont il est délégué général depuis l’origine) lui doit: «Elle a été présente partout… dès le début et sans cesse. Nous étions tous très jeunes. Elle était notre caution : dans les réunions, dans la “gestion” des parents, par sa présence autant que par son action…» Il faut dire que trois de ses enfants étaient partis un an à l’étranger et que, sur le sujet, elle «en connaissait un rayon».

Elle fut membre fondateur de l’association, elle fut membre du conseil d’administration, elle en fut la secrétaire aussi; elle fut correspondante, déléguée régionale, elle fit fonction d’accompagnatrice mais aussi de lectrice et de correctrice, et durant les stages, «d’infirmière» on l’a vu, mais aussi de «gardienne de nuit» parfois, et de «réveille-matin» souvent. Les petites tâches ne la rebutaient pas. Pour tous ces travaux, et au même titre que tant d’autres délégués après elle, elle ne toucha absolument aucune rémunération: elle fut, trente années durant, totalement bénévole. C’est sur cette base, sur ce travail de l’ombre —dont elle est la pionnière et le pilier— que l’association s’est créée et a fructifié: sans cette action de fond, les séjours n’auraient pas été possibles, du moins pas à ce prix et donc pas en si grand nombre. Participants, parents, salariés lui doivent à ce titre beaucoup.

Ses yeux, bleu perçant, n’ont reflété longtemps que du bonheur. La mort de son «fils provisoire» Soth (il avait 22 ans) l’a atteinte en silence, mais sans déstabiliser totalement ses bases. La mort de sa fille Odile, vingt ans plus tard (elle avait 38 ans et 4 enfants) eut un effet plus dévastateur: les peines toujours s’additionnent. Annie, qui avait jusque-là joué avec joie et abnégation ce rôle de refuge et de soutien inexpugnable de sa famille, ne pouvait plus assurer ce rôle. Ses yeux se chargèrent d’une peine inquiétante: la citadelle cédait. Plus on était proche d’elle, plus on le sentait.
À PIE, étrangement, elle continua à tenir le cap, avec autant, sinon plus, de disponibilité. Peut-être comprit-elle encore mieux qu’avant les parents, et peut-être sut-elle prendre encore plus au sérieux ce chagrin qui les anime tous lors des adieux précédant le départ. Sans doute alors pensait-elle avec tendresse aux futures retrouvailles; sans jalousie, mais avec la conscience que la joie qui les accompagne —et qui se mesure toujours à l’aune de l’éloignement—, ne lui serait plus accordée, à elle.

Mère toujours — Dans cette association, si féminine et si familiale, et dont l’objet était avant tout éducatif, Annie n’eut aucun mal à trouver sa place. «Dans les réunions, les rencontres, elle parlait peu, mais son expérience prévalait, et sa science des enfants aussi», nous dit Andrée, une autre déléguée. Et d’ajouter: «À PIE, elle avait clairement une place à part : elle était la matriarche.» Était-elle autoritaire? «Absolument pas. Au contraire, elle faisait preuve d’une cordialité et d’une gentillesse indéniables, innées. Personnellement, je l’ai rencontrée à l’occasion du départ de ma fille. Elle nous a reçus un dimanche —ce qui m’avait profondément étonnée—, elle nous a accueillis comme des membres de sa famille, a levé toutes nos craintes en les anticipant. Quand on est sortis de chez elle, non seulement ma fille était prête à partir, mais Annie m’avait donné envie de faire la même chose qu’elle… le même “métier“. J’étais sur le point de quitter l’enseignement et cela m’est apparu alors comme une évidence. J’ai rejoint un peu plus tard l’association et Annie est devenue mon “mentor”, et, plus tard, une amie, une confidente.» Et de conclure: «Pour nous tous PIE a été et reste une deuxième famille et, indéniablement, Annie en est la mère.» Mère des participants, mère des délégués.
«Annie est un mélange de présence forte et de discrétion, ajoute Danièle, autre déléguée, autre amie. C’est une femme droite. Elle est belle, élégante, elle a de la prestance et dégage chaleur et respect. Avec elle, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas : elle a un sens moral. On est tous admiratifs du couple qu’elle forme avec Bernard. On pense au premier abord que c’est lui l’autorité, mais c’est bien plus complexe que cela. À PIE, comme beaucoup d’autres maris, il l’accompagnait, mais l’autorité, c’était elle.» «Croyez-moi», dit-elle, «Annie, c’est quelqu’un!» Et d’ajouter: «Là où elle était très attachante, c’est que sa prestance était très naturelle et qu’elle avait à la fois de la rigueur et beaucoup de fantaisie, et de l’humour aussi. Il suffit de voir le parcours de tous ses enfants, à la fois varié et original, pour comprendre qu’elle a mené une “entreprise” singulière.»

Il y a quelques années, Annie a perdu la vue. À PIE elle s’est alors faite plus discrète. L’an dernier, elle a eu un accident cérébral. Elle s’est alors éloignée vers des contrées floues, des sphères nébuleuses et imprécises. Il y a peu, on lui a diagnostiqué un cancer… contre lequel elle ne se battra pas. Demain son métier s’achève, et avec lui son existence.

Annie n’aspire maintenant plus qu’au repos. Elle qu’on savait grande et bavarde, lentement se tait et se recroqueville. Mais avec noblesse. Elle s’efface et se retire, doucement, mais cette fois réellement. Elle se détache et nous quitte ­: son corps la lâche : c’est la loi de la nature. L’esprit qui la portait et l’animait, perdurera bien sûr, à travers ses enfants —qu’ils soient naturels ou spirituels— et à travers ses familles. Mais Annie, c’est incontournable, va bientôt et pour toujours prendre sa retraite, laissant tous ses enfants PIE orphelins.

Aix, le 13 février 2017

Annie Bachelot est décédée le 5 mars 2017, à Narbonne

Annie BachelotANNIE, PAR BÉNÉDICTE DÉPREZ — Il est des rencontres qui marquent toute une vie, qui l’articulent et qui la construisent, point par point, jusqu’à ce qu’au fil du temps, les expériences partagées se confondent et n’en fassent qu’une. On se demande alors qui transmet à qui, qui enseigne et qui apprend.
La rencontre avec Annie fut de celles-là. D’un point de départ, notre relation est devenue, tout en douceur, un point de partage, puis de transmission. J’ai tout appris d’elle puis elle a appris de moi. Je l’ai écoutée puis c’est elle qui m’a entendue… En octobre 1985, c’est elle qui a effectué mon entretien de sélection pour partir une année aux USA avec PIE. Elle était la toute première déléguée de l’association et la mère du directeur. Elle est devenue un peu notre mère à tous à PIE, la mienne en tout cas… À mon retour, je suis devenue correspondante locale. Annie a continué à m’enseigner, par son expérience, comment informer les nouveaux participants. Puis, un jour, je suis devenue salariée de l’association. J’ai  en quelque sorte pris les rênes de l’organisation du travail des délégués, et donc de celui d’Annie. Nous avons oeuvré ensemble, elle à présent à mes côtés, sans aucun désaccord, sans aucune tension, même lors de décisions difficiles à prendre. Ce fut parfois à moi de l’orienter, et même de trancher. Et puis un autre jour encore, j’ai quitté mon travail salarié à PIE, pour tracer une autre route. Je suis alors entrée au conseil d’administration de l’association, parce que c’était une évidence… Parce qu’Annie y était elle aussi, en qualité de secrétaire. C’est elle à nouveau qui m’a appris : à partager mon expérience au sein du conseil, à apporter ma pierre à l’édifice. Quand ses yeux se sont fatigués, j’ai pris sa place, comme secrétaire, mais elle est toujours à mes côtés. Je peux formuler aujourd’hui en peu de mots ce qu’elle a toujours été pour moi, et ce qu’elle restera tout au long de ma route : mon point d’ancrage.

Articles parus dans le Trois Quatorze n° 57

­