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Bill Gustafson, directeur d’ASSE

Bill GustafsonSa vie est un jeu

Bill Gustafson est le directeur d’ASSE, la « Non profit organization” partenaire de PIE depuis maintenant 25 ans. Grâce à son action, plus de 5 000 jeunes Français -et au total plus de 30 000 étudiants du monde entier- ont pu vivre une année scolaire aux États-Unis.

Il s’est donné une heure pour parler de lui et de son entreprise. Il entre aussitôt dans le vif du sujet : avec lui on ne se perd pas en chemin. Il déroule son parcours professionnel comme on déroule une bobine.

Il parle et le récit vient. Il faut dire qu’il a le verbe facile, et qu’à l’évidence, il a l’esprit de synthèse.

Un récit sans nœud, malgré un parcours naturellement semé d’obstacles et d’embûches. À l’écouter, on a cette impression rassurante que tout était en place, comme programmé, presque écrit à l’avance. On le croit d’autant plus qu’on comprend vite, à voir évoluer Bill, qu’il est passé maître en matière d’organisation, qu’il pense avant tout à prévoir, à préparer, à planifier. Mais il apparaît dans le même temps que ce souci de la mise en place se double chez lui d’une conscience aigüe que tout dans la vie est aussi « affaire de conjonctures », et que le but ultime est de faire face aux imprévus et aux circonstances. Sa devise pourrait être : « Planifier au mieux et réagir aux événements tels qu’ils se présentent » – ou plutôt : « Planifier pour réagir au mieux aux événements qui se présentent. » En un mot : faire face au monde tel qu’il est.

Bill ne parle pas de son enfance – on apprendra seulement qu’il est né et qu’il a grandi à Chicago -, il glisse sur son adolescence, et n’entame le récit de sa vie qu’au sortir de l’université. L’essentiel, à l’entendre, semble se jouer autour de son activité professionnelle. Pour suivre sa logique – logique dont il n’est pas exempt –, et pour rendre compte du personnage, on a donc tendance, au terme de l’entretien, à poser les termes d’une équation toute simple : la vie (de Bill) = le travail.

Quand, un peu plus tard dans notre rencontre, il coupera son récit pour énoncer sous forme de maxime cette idée incongrue que « le business est un jeu », on se permettra de compléter l’équation, et l’on en conclura alors que, pour Bill, la vie est tout simplement un jeu.

« Oui, répète-t-il, le business est un jeu. Je ne devrais pas dire cela, mais j’en suis vraiment arrivé à cette conclusion. » Il a bien conscience qu’en assimilant les deux termes, il fait des affaires – et donc de l’argent – une question de plaisir. Il devine que la chose n’est politiquement pas très correcte, mais il sait aussi qu’en raisonnant ainsi il résout une des grandes contradictions de l’existence. Car Bill, à l’image de tout être humain – disons plutôt de tout être pensant qui n’a pas encore atteint l’absolue sagesse – est un anxieux. Et à ce titre, il sait bien que pour ne pas être écrasé par l’absurdité de la vie et du temps qui passe, nous n’avons comme échappatoires que le labeur et le plaisir. Alors, plutôt que d’opposer les deux, il a choisi de les réunir. En faisant du travail un plaisir, le plaisir, au lieu de l’user et de le détruire, le fortifie – et le travail, au lieu de l’ennuyer, le distrait. Dans le même ordre d’idée, parce qu’il a compris très vite que la paresse et l’indiscipline ont, elles aussi, leurs exigences, il a pensé très tôt que, quitte à s’imposer des contraintes, autant opter pour le travail et la discipline, qui, au final, s’avèrent toujours plus rentables et plus gratifiantes que leurs contraires.

Le jeu pour Bill commence donc à vingt ans et des poussières, quand il est appelé sous les drapeaux et que, « guère enthousiaste à l’idée de partir au Vietnam », il choisit de s’engager pour trois ans dans un projet éducatif et social, au cœur d’une des banlieues les plus dures de Chicago.

Il vient juste d’achever ses études. De son passage à l’université de Tucson-Arizona, il semble aujourd’hui ne vouloir retenir qu’une chose : « L’école, dit-il, m’a apporté des outils. » Grâce à ses connaissances en marketing, business, administration, statistiques, communication et tutti quanti, le voilà au courant des règles et capable a priori « d’analyser les enjeux. » Mais maintenant il faut se lancer – comprenez : « Se lancer dans la partie » – car, « il n’y a que le terrain et la pratique qui permettent de réellement comprendre. »

La première manche est ardue : à Chicago, le terrain est miné et le jeu particulièrement rude : « Je me suis retrouvé professeur dans une école, dans le quartier noir probablement le plus violent et le plus chaud de Chicago : élèves armés de couteaux et de pistolets, insultes, passages à l’acte. Le premier jour, par exemple, un des jeunes a mis le feu au bâtiment. » Contexte pour le moins délicat : « J’ai vu arriver une jeune professeure avec de beaux cheveux blonds, qui parlait de donner de l’amour à de pauvres enfants ayant grandi dans la difficulté. Cette professeure s’est faite totalement détruire. Les “’pauvres enfants’ ” lui ont, par exemple, couvert les cheveux de bubble-gum et elle a dû se résoudre à les couper. À l’opposé, un type hyper-costaud, un ancien de l’équipe de football des “Bears”, recruté par l’école pour son gabarit impressionnant, a voulu jouer les gros bras et s’imposer par la force. Il avait une belle Corvette toute neuve. Un jour, les élèves la lui ont totalement dépouillée. » L’apprentissage est sévère, mais aux dires de l’intéressé, « passionnant… amusant même. » Bill observe, navigue, s’impose. D’un côté, il ne lâche rien : « Si un élève m’insultait, je l’attrapais à l’avant-bras, et je le pinçais très fort, et je serrais de plus en plus fort jusqu’à ce qu’il s’excuse. S’ils cherchaient le rapport de force – et c’était leur mode de fonctionnement habituel – j’étais capable d’aller très loin » – d’un autre côté, « je savais les complimenter quand ils le méritaient, les occuper, les distraire, les amener à la piscine, voir des rencontres sportives… » Il conclut : « Il fallait savoir être dur et bon, ferme et juste. » Au terme des trois années, fort de son expérience, Bill se voit proposer un job dans l’édition éducative. Cap à l’Ouest : Californie. Il trouve là son terrain de jeu de prédilection. Au fil des années, il établira ses quartiers à Laguna Beach, une ville qu’il ne quitte plus aujourd’hui que pour accomplir ses nombreux déplacements professionnels, à travers le monde. Il aime le climat, le contexte, le cadre de vie. Quelles que soient les propositions à venir, il ne sacrifiera pas ce cadre. Un bon joueur, on le sait, a ses habitudes : il aime se retrouver à sa table et dans son environnement.

En 1972, Bill accueille en famille une jeune étudiante belge pour un été. Il vient de mettre le doigt dans un bel engrenage. L’expérience lui plait et l’intrigue. Lui qui n’est guère intéressé par la prime enfance, se passionne d’emblée pour ces programmes d’échanges, qui offrent aux adolescents la possibilité de réaliser le passage à l’âge adulte dans un contexte où se mêlent la découverte de soi et l’ouverture sur le monde. Il ne le sait pas encore, mais il vient de trouver l’activité, le business – donc le jeu – qui lui permettra de s’épanouir en tant qu’homme d’affaires. Il travaille d’abord un été pour l’organisme avec lequel il a lui-même accueilli, puis un autre, et un autre encore. Le boulot d’été – complément de son travail dans l’édition – se transforme en emploi à l’année. Au départ, enseignant pour le programme, il devient rapidement coordinateur local, puis coordinateur du sud californien, puis coordinateur sur tout l’ouest américain. L’aventure s’interrompt provisoirement quand on lui demande de rejoindre la Côte-Est pour prendre la direction du programme sur l’Amérique du Nord. Bill refuse pour les raisons que l’on connait. Après une parenthèse d’une année, mise à profit pour travailler avec son père dans son entreprise de pétrole – « Il me demandait toujours quand je prendrais un vrai boulot, alors ! » -, il est contacté par ASSE, un organisme créé sous l’égide du gouvernement suédois, pour développer les programmes d’une année scolaire à l’étranger.

C’est au cœur de cet organisme, dans un secteur qu’il connait maintenant bien et qu’il apprécie, qu’il va développer son business. Il connaît les règles, il a déjà l’expérience du jeu, il est sur son terrain… Reste alors à établir une stratégie et à mettre en place les tactiques appropriées. « Au début, avoue-t-il humblement, même si j’étais convaincu du bienfait du programme d’une année, je ne croyais pas trop à son développement. » Mais en bon observateur, il voit les choses telles qu’elles sont et sait saisir la chance qui se présente. « Parfois, reconnait-il, il faut savoir appuyer dans un sens, que l’on y croit ou non. Et parfois, avouera-t-il plus tard, il faut savoir cesser de “ battre le cheval mort. ” »

L’entreprise va prospérer, se développer, pour son bien, pour celui de son environnement, de ses associés et de ses partenaires, pour le bien surtout de tous les participants, de France et d’ailleurs, qui vont profiter du savoir-faire d’ASSE pour rendre possible ces séjours. Au départ, l’activité est modeste, mais bientôt ASSE accueillera plus de 2 000 étudiants par an, et, dans la foulée, près de 3 000. Autant d’expériences passionnantes. Bill décrit une période dorée : « L’Amérique des années 70, 80, voire même du début des années 90, vivait l’affrontement Est-Ouest et était fière de proposer un modèle auquel elle croyait. L’accueil bénévole s’est développé dans ce contexte. » Des possibilités se présentent, des choix judicieux sont pris. C’est un bon jeu, dans les mains d’un bon joueur.

Aujourd’hui, les temps sont devenus bien plus difficiles. Bill est beaucoup moins optimiste pour les années à venir : « Ce contexte a disparu », dit-il – et d’évoquer aussi, à mots couverts, les autres obstacles : les années Bush, la crise, une forme aigüe de protectionnisme qui provoque des blocages partout dans le monde et qui fait prendre au Département d’État Américain des décisions drastiques rendant les conditions d’accueil scolaire chaque jour un peu plus difficiles. Mais Bill ne baisse – et ne baissera – pas les bras. Le jeu est aussi un combat. Il sait qu’abandonner est irrémédiable. Il a conscience qu’il faut parfois tenir une place prise, même au prix de gros efforts, quand on juge la position vitale ou nécessaire. On sent que le programme scolaire d’une année est à la fois son bébé et le père de tous ses projets – celui qu’il a fait et celui qui l’a fait – et on comprend que sur ce programme il ne n’est pas disposé à lâcher quoi que ce soit. Alors, il cherchera d’autre idées, prendra sûrement d’autres virages, tentera d’autres coups. Et l’on en vient à espérer que pour le bien de tous et surtout des étudiants, ces options et ces paris s’avèreront gagnants.

Les succès professionnels de Bill sont aussi des succès humains. Il conçoit, à n’en pas douter, les vraies relations professionnelles – du moins les durables – en terme d’amitié. On le sent reconnaissant et fidèle, et absolument attaché à ces valeurs. Après tout, on joue mieux entre amis !

Bill aime le bon temps : celui passé avec ses proches, à causer, à manger, à refaire le monde. Il prend le temps de décrire la pièce dans laquelle il travaille et où tout a commencé, et parle de Susan, présente à ses côtés depuis les premiers jours. On pense alors à Proust qui prétend, à juste titre que renoncer à une heure de travail pour une heure de causerie, c’est sacrifier une réalité pour quelque chose qui n’existe pas, et l’on se dit qu’en choisissant de travailler avec ses amis et ses proches, Bill a fait des causeries son travail, de l’utile l’agréable, et qu’il a réussi ainsi à ne sacrifier ni l’un ni l’autre.

On quitte Bill alors qu’il s’apprête à rejoindre une réunion. On s’attarde encore un peu pour évoquer son prochain déplacement. On parle de voyages – il en fait tant – et de la nécessité de bouger et de voir le monde, histoire d’avancer et de rebondir : « Quand on a connu plusieurs endroits, dit-il, on ne peut plus se contenter d’un seul. » – on parle de planning et d’organisation encore. Il nous explique comment il se prépare – valise, passeport, documents – et l’on devine chez lui un souci permanent du détail. Bill ne perd rien, n’oublie pas grand chose : on apprécie son sens certain de la précision. On parle de l’ordinaire, du quotidien fait de ces habitudes et de ces répétitions qui servent à se structurer et à se rassurer en même temps.

Demain Bill sera loin : à l’autre bout du monde. Il entamera en Nouvelle-Zélande une autre journée de vie et de labeur. On voudrait le plaindre, mais on n’y parvient pas, car en travaillant chaque jour à ce qu’il aime, il arrive à nous faire croire que jamais il ne travaille. En réalité, il ne fait que participer, le plus habilement possible – et, il faut bien le reconnaître, avec une certaine réussite – à ce grand jeu, prenant et surprenant, qu’on appelle la vie.

Timeline

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°49