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Purple Brain

PURPLE BRAIN — Pascale Albert, responsable régionale PIE — Par JMGResponsable de la région Ouest de PIE, Pascale Albert se dévoile entièrement dans une couleur, qu’elle affiche sans retenue et qu’elle incarne.

Image : Pascale Albert par José-Maria Gonzalez

Chez elle tout est violet : sa tête de lit, son stylo, la protection de son ipad, sa pelle à tarte, sa boîte à bonbons… Et tout sur elle est violet : son manteau et son écharpe, et ses chaussures et son bonnet aussi…
Et en elle?
La question se pose avec évidence tant cette couleur en apparence la distingue et la détermine. Quiconque la connaît un tant soit peu le sait : Pascale est violet. Elle ne s’en cache pas : «Chez moi, c’est une passion.» Mais quand on lui demande pourquoi, elle martèle, en détachant chaque mot et chaque syllabe: «Je-n’en-ai-au-cu-ne-i-dée.» «Le fait est que si je me balade dans une grande surface et que je vois un balai violet, je m’arrête et je le regarde. C’est ma couleur, c’est clair. Mais je dois dire que cela n’a pas toujours été le cas.» Depuis quand alors?: «Je ne sais pas!» On la devine secrète, ou plutôt discrète, alors on se dit qu’en creusant les contours et en analysant les attributs de ce violet qu’elle affiche comme un blason, on en saura un peu plus sur la couleur de ses sentiments, et qu’on aura en main une clé pour la déchiffrer et la comprendre.
Le violet serait la couleur du rêve et des rêveurs. «Ah bon! s’étonne-t-elle, avant d’avouer: C’est incroyable, car je suis totalement et profondément rêveuse ! J’ai toujours rêvé.» Et d’ajouter: «Je rêve encore… et je rêverai toujours.» Mais elle n’entend pas le rêve au sens du désir, de la quête d’idéal, mais bien de la divagation, d’un laisser-aller de la pensée et de l’imagination. Elle s’explique: «J’ai découvert il y a déjà des années que j’adorais la marche, et j’ai compris alors que marcher et rêver étaient synonymes. Il se passe en marchant quelque chose de très particulier, on entre dans une forme de non-réflexion. La pensée s’échappe, elle avance sans être contrainte. Cela produit un grand sentiment de liberté.» Elle poursuit: «Le rêve nous porte, jamais nous ne le déterminons, nous n’en sommes pas maître.» Et puis elle compare au yoga: «J’ai essayé, mais c’était trop technique pour moi, trop réfléchi. La marche est plus naturelle, elle induit le relâchement.» Elle reconnaît qu’enfant, rêver voulait dire «s’inventer une histoire, une autre vie, incarner un personnage», mais que le temps passant le rêve s’était mué en un chemin, en une route inconnue qui «[la] porte et [l’]emplit d’images». Il semblerait que le « marche ou rêve » l’aide à se concentrer, à s’orienter: «J’ai pris de grandes décisions en marchant. Les choses se décantent. Les lignes apparaissent avec évidence et clarté.» On évoque alors les adolescents que, dans le cadre de son travail à PIE, elle aide justement à rêver en leur permettant de partir un an à l’étranger. Elle soutient que les jeunes qui se lancent dans une telle aventure décident tout simplement de marcher, seuls, d’aller de l’avant, et on devine à quel point elle saisit bien leur dessein. Elle sait que ces deux notions propres au rêve — ce désir ardent de se projeter et ce besoin profond de se laisser aller — alimentent leur projet.
Le violet n’est pas violent, il serait même signe de douceur. «Oui, cela me correspond bien», dit-elle. Elle associe avant tout la douceur en question au goût et au toucher. Elle dit aimer le sucre et les gâteaux: elle nous parle pâtisserie tout en mettant la touche finale à un dessert alléchant ; elle évoque des formes rondes et des tissus caressants. «Je suis avant tout tactile», appuie-t-elle. Elle parle de matière (si elle chantait, elle avouerait sûrement que de toutes, c’est la ouate qu’elle préfère) quand, de notre côté, on s’interroge plutôt sur son caractère. On la pousse donc sur ce terrain… «C’est vrai, acquiesce-t-elle, qu’il n’y a rien en moi de violent. Je suis plutôt du genre à aplanir. Je suis assez égale.» On la croit volontiers, et elle va le prouver aussitôt.
Le téléphone sonne: il nous faut interrompre l’entretien, car des parents l’appellent en urgence. Leur fille, participante PIE en Nouvelle-Zélande, vient de transgresser une règle de base du programme, et le partenaire à l’étranger menace de la renvoyer. Les parents en question appellent la Respon-sable de régions qu’elle est pour faire le point et pour comprendre. La situation est tendue : il faut gérer l’angoisse des parents et savoir dire les choses, ne rien promettre qui ne puisse être tenu. Dans ce genre de situation, le ton peut monter vite, l’équilibre est fragile. Pascale dialogue à merveille. Les «Non» sont doux, les «Oui» sont fermes. Elle fait preuve des qualités indispensables à ce rôle de responsable qu’elle endosse, depuis maintenant trois ans, au sein de l’association. Elle sait écouter, elle ne s’emporte pas, elle est disposée à répéter autant que nécessaire, et à écouter encore ; elle joue les «Go-Between», elle soigne les passages et les transitions. On pense, en l’entendant gérer cette situation, à la façon dont Danièle Charamat, ex-pilier de la région, l’a repérée et l’a choisie pour intégrer l’équipe PIE, presque sur un coup de tête. «C’est vrai, souligne Pascale, qu’elle m’a demandé d’intégrer l’association en tant que déléguée, dès la fin de notre première rencontre et alors même que ma fille n’était même pas inscrite au programme!» L’intéressée (Danièle) confirme: «En la voyant, j’ai pensé à cette fable, qui se conclut par ce bel adage: “Plus fait douceur que violence”.» Et de nous rapporter ce récit où un voyageur (tiens-tiens) est si bien vêtu, que le vent, jaloux et orgueilleux, s’évertue à lui ôter son bel habit. Pour ce faire, il siffle, souffle et tempête ; il détruit tout sur son passage et aux alentours : maison, navire et construction; mais le manteau, lui, tient bon. Le vent s’épuise et se retire. Le soleil pointe, tranquillement… et notre voyageur, qui sue, et sue encore, bientôt se dévêtit. Et la Fontaine de conclure que par la douceur on obtient en effet bien plus que par la violence. Pascale dans ce récit, tiendrait à coup sûr le rôle du soleil, solide et patient: «Je n’aime pas faire les choses en force et aller à l’affrontement. En fait, je déteste les conflits. Cela m’épuise, cela me coûte.» On le vérifiera le lendemain même, en la voyant désamorcer avec son fils une situation qui chez d’autres tournerait à l’aigre. Pascale arrondit les angles: elle n’est ni brutale ni brute ; elle n’est pas primaire… puisqu’elle est violet. Elle est une âme de passage, elle se situe quelque part entre rouge et bleu, sans être ni vraiment l’un ni jamais l’autre: «Je ne m’énerve jamais. Parfois, c’est vrai, je devrais dire “non”, mais je ne sais pas. Certains me le reprochent, mais je suis comme ça. » Rien d’étonnant finalement, car le violet, lit-on quelque part, est aussi la couleur de l’apaisement.
Le rêve en symbolique serait associé à la solitude et à la mélancolie. «Cela peut paraître étrange, mais j’aime vraiment la solitude. Mes amis ont du mal à y croire. Et pourtant, c’est vrai. Je fais tant de choses seule: je marche seule, je vais seule au cinéma…» Et elle s’empresse d’ajouter, de peur qu’on ne la comprenne pas: «Et pourtant j’adore être avec les autres, parler, échanger.» C’est que pour Pascale, si sociable, la solitude est une bonne compagne : une de celles qu’elle a appris à apprivoiser. Quant à la mélancolie — cette forme de tristesse nourrie de rêverie et d’abattement —elle ne lui fait pas peur non plus. Elle ne ressent pas, ou si peu, la dépression ou le vague à l’âme censés la sous-tendre. Elle l’interpréterait plutôt comme une expression du bonheur d’être triste et d’aller seule. N’est pas violet qui veut!
Si elle ne se reconnaît pas forcément dans les valeurs de jeûne et de pénitence, qui, dans le monde chrétien, sont traditionnellement rattachées au violet, elle assume plus volontiers la notion de «sous-noir» ou de «semi-deuil» que la métaphysique associe à cette couleur. «Oui, j’aime bien cette idée de proximité avec le noir.» Elle évoque alors une année clé de sa vie, une date, et trois événements précis. C’était en 1972. «J’avais dix ans, raconte-t-elle. Une belle année. Celle où nous avons emménagé dans cette nouvelle maison que mes parents avaient fait construire : un lieu extraordinaire, contemporain, une maison de jeu, un rêve pour un enfant, un petit paradis avec tous ses recoins, un véritable ovni… Et puis 72, c’est l’année de la naissance de mon petit frère. L’arrivée de Jean-François, c’était com-me un cadeau. J’étais la grande sœur. Je mesurais alors la chance que j’avais. Et au milieu de ce bonheur, et de cette vie qui roulait parfaitement, il y eut l’incendie de l’usine de mes parents. Aujourd’hui encore, je peux revivre la scène, seconde par seconde : on est à table, on entend au loin une sirène, je regarde et, de l’autre côté de la ville et de la vallée je vois un incendie. Je dis: “Oh, il y a le feu!” Mon père, machinalement, prend ses jumelles, et soudain je le vois qui les balance et qui se précipite comme une furie vers la porte en jurant : il avait reconnu les arches de son usine. En fait tout a disparu ; il n’est rien resté. Et moi, j’ai vécu ça, du haut de mes dix ans, comme la fin du monde. L’après midi, je suis retournée à l’école et j’ai pleuré, pleuré, pleuré. C’était mon premier drame.» Une année semi-noire, celle de la prise de conscience du malheur.
On évoque rapidement toutes les autres notions censées être attachées au violet. On parle «noblesse», sans trop insister (sinon pour souligner l’attirance de Pascale pour la beauté) ; on parle «dignité», sans s’arrêter ; puis «autorité», mais en survolant la question ; et «jalousie», pour souligner son versant rouge: «Oui, je peux être très jalouse, admet-elle, ça c’est vrai!»
On s’étend plus sérieusement sur la magie et le surnaturel, deux autres attributs de sa couleur. Pascale alors est plus loquace. Elle dit aimer depuis l’enfance les récits fantastiques, les contes et les fées et les maisons hantées : enfant ce fut «Le club des cinq» et ses mystères, plus tard ce fut «Shining», aujourd’hui c’est «Conjuring». Elle disserte autour du thème et puis s’éloigne ; elle prend un chemin de traverse en évoquant son peu d’attirance pour tout ce qui touche au matériel (elle rit même quand on lui dit que le violet est aussi le signe de l’anti-matière). Elle nous dit savoir cultiver, à son corps défendant parfois, les vertus de l’inutile : «Pourquoi ne faire que des choses qui servent à quelque chose.» Il faut bien l’admettre : elle est «violet». Profondément violet…
Quand, pour clore l’entretien, on aborde la sphère ésotérique de sa couleur — qui associe le violet à l’initiation — elle paraît alors très touchée et nous fait entrer de plain-pied dans son monde le plus intime, celui de l’écriture en général et de la poésie en particulier, ce monde sans fin qui permet de lire le monde. On pénètre ce jardin précieux qu’elle a découvert dans l’enfance (par sa grand-mère et sa mère) et qu’elle n’a cessé depuis de défricher —pour ne pas dire déchiffrer—: «L’écriture est un espace merveilleux fait de découvertes permanentes, de tournures et de formes étranges et toujours nouvelles.» Elle parle alors des ateliers d’écriture qu’elle anime depuis presque dix années, et qui sont des îlots de rigueur et de liberté, de recherches, de réflexion et d’errances. Et à l’entendre revenir sur cette notion essentielle d’initiation, on comprend aussi ce qui l’a attirée dans son travail à PIE, dans cette relation avec tous ces jeunes adolescents qui ont choisi de marcher, de rêver, d’apprendre et de s’initier.
Elle est «deep purple»… mais sans être pour autant particulièrement rock’n roll. Elle le reconnaît volontiers quand, lorsqu’on l’interroge sur ses goûts musicaux, elle admet préférer les chansons et les ballades — avec deux L cette fois — à des musiques plus provocantes ou plus expérimentales. On se dit pourtant, en la quittant, que si on devait lui associer un air, on choisirait celui qu’on l’imagine assez bien entonner à tous les jeunes qui frappent à sa porte et aux portes de PIE, le fameux refrain des Doors: «DREAM ON».

Article paru dans le Trois Quatorze n° 54