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Une exception culturelle

PIE _ Maryse Boyer _ portraitMaryse Boyer, la doyenne des délégués de PIE, a une personnalité et un parcours bien atypiques.

Pour la décrypter on doit naturellement revenir en arrière. Dans la vie de Maryse, on compte – mais la liste n’est pas exhaustive – deux abandons, trois naissances, un mari, deux associations, une création. Il y a donc – « mais c’est le propre de toute existence » – des joies, des luttes, et des peines. Tout commence à Eu, en Normandie, à la lisière de la Picardie. La petite ville abrite un château : celui de la famille royale. Mais la vie, là-bas n’est pas forcement dorée. Pour Maryse par exemple, l’apprentissage est rude. « Mon père était un fils de riche. Il ne faisait pas grand chose… À part jouer avec son avion et avec sa moto. C’était un grand bourgeois, un bon à rien. » « Ma mère, elle, venait d’un milieu simple ; elle était pupille de la nation, c’était un autre monde. » Juste après la naissance de Maryse, le père s’en va et la famille éclate : « Il est parti, en disant à ma mère : je ne voulais pas d’une deuxième fille. » Pan ! Maryse ne le verra plus… Sinon une fois, à l’abord de ses quatorze ans. Ce jour-là, le père et la fille se croisent dans un salon. Le père se cache derrière son journal. Il ne parle pas, il ne jette pas un regard. La fille hésite : « Moi, j’ai eu deux secondes pour réfléchir : j’ai choisi de l’ignorer. Quelque part, il venait tout de même de me dire ‘non’ pour la deuxième fois. » Pan… et pan ! Maryse gardera de cet épisode une certaine méfiance à l’égard des hommes. « Mon père m’a beaucoup nui. À partir de cette histoire-là, pour faire confiance à un homme, il fallait qu’il ait beaucoup de valeur ! » Maryse s’étend encore sur ce drôle d’apprentissage de la vie, et sur les conséquences de cet abandon sur son itinéraire. Elle disserte ensuite sur les relations de couple, et décrète « qu’il est difficile aux hommes et aux femmes de rester longtemps sur la même longueur d’ondes ». « Nos approches, dit-elle, sont si différentes ! Les hommes sont trop carrés, trop rationnels, trop stricts. » Elle reconnaît en même temps préférer leur compagnie : « Ils sont plus simples et plus droits ; avec eux il y a moins de chichis. » Allez comprendre ! De ce premier coup dur elle tire un autre enseignement : « La richesse n’aide pas à l’éducation », affirme-t-elle, « Quand on est riche, on croit qu’il faut tout avoir et tout donner, on n’a pas de notion des valeurs. On n’a pas confiance, on a peur. Alors, soit on pourrit ses enfants – c’est ce qu’ont fait mes grands parents avec mon père -, soit on fuit – c’est ce qu’a fait mon père avec moi. » « Fuir », le mot est lâché. Maryse déteste la fuite. Elle établit aussitôt un parallèle avec son travail de délégué : « Il faut apprendre au jeune à partir intelligemment. Il doit analyser ses désirs, comprendre ses motivations, chercher. » Elle dit se méfier aujourd’hui des candidats au séjour d’un an (scolaire ou au pair) qui partent uniquement pour s’échapper. « C’est une erreur, les choses essentielles vous rattrapent. » C’est la mère de Maryse qui va l’élever. Après le départ du père, elle se remet au travail. Elle est d’abord vendeuse, puis elle trouve un boulot dans une usine des pâtes alimentaires. Maryse grandit. À 6 ans, on l’inscrit à sa demande à des cours de soir. Tous les jours à 17 heures elle rejoint le conservatoire et les beaux-arts. Elle va pratiquer le solfège, le violon, le chant et le piano, d’un côté ; de l’autre, elle découvrira la sculpture, la peinture et le dessin. Elle garde un souvenir ému de ce double apprentissage ; quelques forts souvenirs aussi : « J’ai été deuxième violon de l’orchestre du conservatoire, on a fait beaucoup de concerts dans la région. Et puis j’ai chanté le roi David, sous les yeux d’Arthur Honneger, le compositeur. » Le dessin la passionnait, la musique la tranquillisait : « C’était mon équilibre », confie-t-elle. « Surtout le chant, c’est un truc qui sort de toi, ça te fait vibrer. » Pourtant, à l’âge de 18 ans, elle devra arrêter le dessin, et à l’âge de 26, la musique. « Il a fallu choisir entre l’éducation des enfants et la chorale. » Autres temps, autres mœurs… « Il a fallu faire un sacrifice, je l’ai fait. » Sans qu’on lui pose la question, elle avoue qu’elle regrette. « Encore un abandon. » Forte de cette autre expérience, elle dit aujourd’hui vouloir « apprendre aux jeunes à aller au bout des choses : au bout de leur décision, au bout de leur séjour, au bout d’eux-mêmes. C’est toujours la même obsession : ne pas laisser tomber, ne pas s’échapper. » Maryse Boyer a des velléités d’indépendance et de découverte. Les années 50 ne lui conviennent donc pas. Il est vrai, qu’à cette époque-là, il est dur pour une femme de faire son chemin. Les années 70 vont, pour elle, s’avérer plus profitables. C’est le moment qu’elle choisit pour se lancer dans l’action sociale. Dans sa ville d’abord (Amiens), puis plus loin. En 71, le hasard l’amène à accueillir un jeune étranger pendant un an. « Nous avons beaucoup appris à son contact. Et lui aussi je crois. » Comme l’expérience est positive, la famille Boyer la poursuivra. Au contact de Maryse, tout le monde, il faut le dire, a appris la persévérance. « En trente ans, nous avons reçu à la maison vingt-quatre jeunes étrangers. » Vingt-quatre accueils bénévoles ! Un record mondial, une exception. « Et encore, dit-elle, je parle des séjours d’une année… Les séjours courts ça ne compte pas. » Au milieu des années 70, Maryse Boyer devient déléguée pour l’organisme YFU. Un peu plus tard, elle aide le club des 4 vents. En 1981, elle abandonne YFU, où elle ne se « reconnaît plus », pour se lancer dans l’aventure PIE. Elle devient rapidement une égérie de l’association. À PIE, elle trouve aussi une famille. Dans le petit milieu des échanges, elle ne tarde pas à se faire un nom… Elle y fait également figure d’exception. En 1989, elle crée « Accueils Internationaux ». Elle a 58 ans ! Elle s’impose alors comme conseillère en séjours culturels et linguistiques et devient assez rapidement une référence dans sa région. Maryse est un cas très à part. Elle se distingue autant par son parcours que par son caractère : une sorte de mélange entre chaleur, franchise, spontanéité et rudesse. Elle s’étonne de ce dernier trait « Je ne comprends pas, dit-elle avec un sourire, je suis un poisson et les poissons, normalement, sont doux. Mais je descends de ma mère, et c’était une femme à poignée. Ça vient peut-être d’elle. Et puis, je ne suis rude que lorsque les circonstances l’exigent ! » Il lui arrive aussi d’être déroutante ! Dans le travail, elle n’est ni rigide ni rigoureuse. Mais elle connaît bien son affaire. C’est donc une bonne conseillère. Les jeunes dont elle s’occupe apprécient son franc-parler, sa fougue, son dévouement et son cœur. C’est vrai qu’elle aime parler, improviser même. Elle use et abuse des expressions, et, pour notre plus grand bonheur, les maltraite. Elle en modifie certaines : « celle-ci, dit-elle par exemple, elle en bavé des vertes et des pas mûres »… Elle en invente des autres : « Celui-là, il était du genre à manger ses spaghettis à la cuillère ! » Maryse invente toujours. Avec elle, les structures sont souples, puisqu’elle les adapte à son caractère. Certains disent qu’elle a du mal à entrer dans un moule. Quelque part elle en est fière. Elle revendique le fait d’être un électron libre, et tient plus que tout à ce que PIE reste son noyau. Depuis deux ans Maryse lutte contre un cancer. Elle continue pourtant de s’occuper des programmes et des jeunes. Toujours prête pour rendre un service, pour conseiller, pour orienter. « Parfois c’est dur, c’est vrai ! Mais que voulez-vous je ne vais pas tout laisser tomber à cause de cette saleté. » Ne pas fuir. Cela reste sa raison d’être.