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Lettre d’Alaska

Pour Frédéric il y a deux Alaska. Celui d’avant et celui d’après.
De l’idée à la réalité. Pour le journal, il dessine son nouveau monde et commente ses dessins.

Non! L'Alaska, ce n'est pas ça !Je me rappelle encore de ce matin d’avril ou j’ai reçu l’enveloppe contenant l’adresse de ma future famille américaine. J’étais avec ma mère et nous étions tous les deux tellement excités que nous n’arrivions pas à ouvrir l’enveloppe. Nous avons ouvert et ma mère a commencé à lire : A.L.A.S.K.A. Je n’arrivais pas à y croire. La véritable aventure. On m’envoyait à l’autre bout du monde. Ma mère, qui regrettait déjà d’avoir signé réfléchissait à la façon d’annuler tout ça. ‘Tu ne peux pas y aller’, me dit-elle, ‘il fait trop froid’. Je rigolais. C’était si incroyable. Mais, honnêtement j’étais tout de même un peu effrayé, car je partais vraiment vers l’inconnu. Il m’a fallu essuyer les rires de mes copains et rassurer les angoisses de ma mère. ‘Non, ce n’est pas le pôle Nord !’. Cette explication, j’ai dû depuis la donner plus de cent fois, car la majorité des Français (et j’en faisais partie) s’imagine que les Alaskans habitent dans des igloos et qu’ils vivent de la pêche. Bien sûr il subsiste quelques tribus inuits et eskimos dans le Nord, mais Anchorage est aussi américaine que New-York. On y mange la même chose, on y vit de la même façon, on y a presque la même mentalité.

Anchorage, située au sud de l’état, profite des courants chauds venus du Japon. Le climat y est donc plus doux que dans le reste de l’état. Beaucoup plus imprévisible aussi. Il change du tout au tout, et ce en une seule nuit. Lundi – pluie – mardi – soleil – mercredi – neige. Les prévisions météo ne servent absolument à rien. On peut et on doit s’attendre à tout. L’été, par exemple, s’est avéréexceptionnel. Il a fait plus de 27°C pendant plusieurs jours. Quand je suis arrivé en septembre, j’ai même pu me faire bronzer (je n’en aurais peut-être pas fait autant en France, mais l’expérience était vraiment intéressante). Maintenant je me prépare aux -30°C que l’on m’a promis.

La première fois que je suis allé voir un match de football, je n’ai pas écouté ma mère d’accueil qui me conseillait d’emmener un sac de couchage. Je ne voulais pas avoir l’air d’un campeur. C’était une belle erreur, car là-bas, tout le monde a son sac de couchage. Dès que le soleil se couche, le froid tombe très rapidement, et il faut faire quelque chose – se couvrir et bouger, beaucoup et dans tous les sens. C’est assez comique et ça donne de l’ambiance. Les ‘cheerleaders’ n’ont absolument pas le droit de s’arrêter, sous peine de cristalliser. Alors elles sautent dans tous les sens.

Un AlaskanIl y a six ‘high-school’ différentes à Anchorage. Il est très facile de deviner à laquelle appartient un étudiant puisqu’il porte toujours sur lui quelque chose de son école (blouson, casquette, sweat, survêtement, pin’s). En France je n’aurais jamais porté le moindre habit avec le nom de mon lycée – ici je trouve ça génial. Les élèves ont une image de l’école si différente de la nôtre. Pas de frontière infranchissable entre professeurs et élèves. Pas de bourrage de crâne comme on peut en trouver en France. Ici les profs nous mâchent un peu le travail et la seule chose que nous sommes censés faire est d’écouter. On ne le fait pas toujours. L’ambiance est parfois assez comique. Les profs montent sur les tables pour se faire mieux entendre, les élèves s’étalent sur trois chaises dès qu’ils sont fatigués, ils boivent alors du coca et mangent des chips. Les Américains vont autant à l’école pour rencontrer du monde et s’amuser que pour étudier. Cuisine, photographie, théâtre, poterie, psychologie ont leur place, au même titre que maths et anglais. Les cours ont une autre dimension. Avec ma classe d’économie on a créé une ‘junior entreprise’. On y vend du café durant le lunch. Tout est grandeur nature : président, vice-président, secrétaire, comité d’entreprise. Rien n’est oublié. Une fois par semaine, un chef d’entreprise différent vient nous parler de sa propre expérience et, chaque fois que c’est possible, on nous emmène visiter des salons, des meetings… En fait les profs ne semblent pas du tout préoccupés par un programme qu’il faudrait absolument finir. Ils ne se soucient que de l’intérêt que nous portons à ce que nous apprenons. Je ne pense pas qu’on terminera l’année en ingurgitant quatre à quatre et à coups de photocopies les leçons que nous n’avons pas eu le temps d’aborder auparavant !

Je me dois de vous parler des quelques aventures exotiques que j’ai vécues depuis mon arrivée. L’autre jour, alors que je sortais pour prendre le courrier, je me suis trouvé face à face avec deux élans en train de manger les feuilles d’un arbre de mon jardin. Le choc ! On m’a expliqué qu’ils étaient descendus de la montagne et qu’ils allaient maintenant rester tout l’hiver dans les alentours. L’année dernière, les autorités ont été obligées d’attraper un ours qui était descendu jusque dans le centre-ville. Je crois que je ne suis qu’au début de mes surprises. J’attends les 2 mètres de neige, les journées de 4 heures, celles de 20, le soleil de minuit, la pêche au saumon. Ici la vie n’est ni mieux, ni moins bien… Elle n’est pas la même. Il faut s’adapter. Il faut prendre le temps. Au début on est l’invité, le petit Français, la vedette. C’est le temps des : ‘Oh you’re French ! Cool !’. Mais après, la balle est dans notre camp. Il faut assurer : côté famille, côté anglais, côté copains, côté école. Toujours assurer. Et gérer tout cela n’est pas toujours facile. Petit à petit se construit la nouvelle vie. Alors tout prend du sens. Je sais que cette année risque d’être la plus originale de toute ma vie… J’en profite.

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°20