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Confiance et « lâcher prise »

Anne Coville est la maman de Félix (un an au USA) et la mère d’accueil de Karen (un an en France). Elle est par ailleurs professionnelle dans le domaine de l’éducation (enseignante référente pour la scolarité des enfants en situation de handicap). Son  témoignage d’une grande franchise sur cette expérience croisée du « Départ » et de « l’Accueil » est d’autant plus intéressant qu’il débouche sur un message simple et percutant sur les vertus de la confiance mutuelle et du « lâcher prise ».

PARCOURS CROISÉS
Anne Coville — Mère de Félix (une année scolaire aux USA, Coldwater, Michigan)
et mère d’accueil de Karen (Japonaise – Une année scolaire en France, Grenoble)

En images —  2. Félix et Lindsey, sa soeur d’accueil, au bal de Prom. — 1. « Voilà notre Karen parfaitement intégrée! Quand elle a demandé à sa maman la permission de se teindre les cheveux, sa maman a répondu « : Oui, c’est la France ». —  »  3. Lindsey soutient Félix à grands cris !

3.14 — Comment cette double aventure du « Départ » et de « l’Accueil » a-t-elle débuté ?
Anne Coville —
Félix était en terminale « Hôtellerie/Restauration ». Il avait choisi cette orientation par passion. Or, en janvier 2020 —un samedi soir, à 20h exactement— il est venu nous voir : « J’ai un truc important à vous dire : « J’osais pas vous en parler, car vous pensiez que j’étais sur les rails, mais je ne souhaite pas continuer dans cette voie-là. » C’était le point de départ d’une réflexion sur l’avenir. On a souhaité à partir de là que Félix s’oriente sans s’ancrer dans ce stress terrible de Parcoursup et de ce principe de la décision irrévocable à prendre. On a réfléchi ensemble à la bonne façon de se/lui donner du temps, de différer, de se dégager de l’immédiateté. Parce que j’avais une formation en langue, parce que j’étais moi-même partie au pair quand j’étais plus jeune, et parce que nous avions vécu en famille à l’étranger, on a évoqué cette possibilité de se décaler en partant un an, de laisser à Félix le temps de grandir et de regarder tout ça avec un peu de distance.

3.14 — Pourquoi PIE ?
J’ai regardé sur internet. On a assisté à une réunion PIE à Lyon et on a été très bien guidés et conseillés par Sarah. On est ensuite entrés dans la période COVID… avec tous les doutes qui découlaient de la crise. Félix qui s’était d’abord orienté vers les USA a regardé vers les pays européens, pour revenir finalement vers les États-Unis (car toutes les autres destinations se sont fermées une à une).

3.14 — Avez-vous craint à un moment ou à un autre que Félix ne puisse pas partir ?
Oui, d’autant qu’il avait subi le confinement de plein fouet : il était tout le temps enfermé dans sa chambre et il avait vraiment décroché au niveau du lycée. L’horizon était donc un peu bouché. La seule perspective encourageante c’était de partir… or, jusqu’au 22 août et jusqu’à ce qu’il monte dans l’avion, on a douté. On est passés par tous les états. L’attente était stressante.

Félix avait tout à gagner à profiter de la crise pour se lancer dans une aventure nouvelle. Il lui fallait s’éloigner du climat français un peu lourd et oppressant.

3.14 —  Avez-vous eu des craintes pour Félix par rapport au Covid ?
Non. On a pensé que la crise sanitaire était mondiale et globale, que les risques étaient les mêmes ici ou ailleurs, et que, quoi qu’il arrive, Félix avait tout à gagner à profiter de la crise pour se lancer dans une aventure nouvelle. Il lui fallait s’éloigner du climat français un peu lourd et oppressant. Le moment était  bien choisi pour faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire. On ne regrette pas cette décision.

Karen, Japonaise en France, se teint les cheveux - L'accueil d'une année avec PIE

3.14 — Comment l’idée d’accueillir s’est-elle greffée sur le projet originel ?
On y pensait depuis un moment. D’ordinaire, on est cinq à la maison. Gaspard, notre aîné, partait la même année que Félix pour étudier à Angers… on s’est donc inquiétés : « Oh lala, deux enfants d’un coup ; on va se retrouver à trois ! et en plus on ne pourra pas bouger ! » Comme on est un peu voyageurs (on a vécu quelques mois en Inde dans le cadre d’un projet humanitaire et deux ans en Egypte pour le travail), on a pensé à faire venir l’étranger à nous. Et quand PIE a évoqué le concept de la chambre qui se libérait on s’est concrètement interrogés sur cette idée d’accueillir. Au départ, on partait pour trois mois… et on a « signé » pour une année » !

3.14 — Qu’est-ce qui a fait pencher la balance en faveur de l’accueil ?
L’idée de se dire : « Si personne n’accueille ces jeunes, ils ne peuvent pas venir ! » Alors on s’est lancés, sans trop se poser de questions. On avait choisi un garçon de Norvège (qui a annulé à cause du Covid) et finalement on a accueilli une jeune fille du Japon !

3.14 — Les questions sont venues après ?
Pas vraiment. En cela, nous ne sommes peut-être pas une famille très représentative. On a toujours agi en fonction des circonstances, des aléas, des événements. Un exemple : au tout début, (comme on est un peu scolaires) on pensait suivre à la lettre la règle de PIE qui veut qu’on parle uniquement en français aux jeunes. Mais on est vite passés à l’anglais, car Karen en arrivant ne comprenait pas un mot, et on ne s’en sortait pas… Nous sommes revenus au français quinze jours plus tard.

3.14 — Un mot sur le parcours commun avec Karen ?
Karen n’exprime pas beaucoup les choses, alors il fallait être très attentifs à elle, et être très patients dans notre approche et notre communication. De ce que l’on perçoit, Karen paraît super contente d’être là. Elle est très à l’aise et cela fait particulièrement plaisir, car on sait que c’est quand même une épreuve pour un jeune adolescent ce genre de projet. Après, il y a des choses pas simples à gérer, comme dans toute relation.

3.14 — Dans quel sens ?
Ce qui nous a interloqués dans le cas de Karen c’est le décalage entre son indépendance d’esprit (la force de caractère dont elle peut faire preuve pour s’adapter) et le fait qu’elle ne savait quasiment rien faire au quotidien : c’est avec nous qu’elle a appris à cuisiner, à sortir les affaires du lave-vaisselle, à couper une pomme (même si cela relève encore pour elle de l’impossible), etc. Et question organisation, Karen est plus désordonnée que mes trois enfants réunis —ce qui n’est pas rien ! —… toujours en retard, jamais organisée ! De temps en temps on est obligés de la secouer un peu, de  la bousculer… au même titre d’ailleurs que Malo, son frère d’accueil !

C’est plutôt l’absence « d’exotisme » qui nous a surpris… On a tout de même reçu une Japonaise qui s’appelle Karen et qui aime les tacos et les Donuts !

3.14 — Ce n’est pas trop dur à gérer ?
Il faut prendre les gens comme ils sont… et puis on a le même regard sur Karen que sur nos enfants. C’est notre boulot de parents, avec Karen comme avec Malo, de vivre ensemble les bons moments comme les moins bons. Mais cette attitude un peu nonchalante est aussi un phénomène de génération… Cette génération-ci est très ouverte, très connectée avec le monde, globalement elle a moins peur et est plutôt à l’aise au niveau des relations, mais en même temps elle est très « enfant » dans sa relation au quotidien. En ce sens Karen est universelle : elle se laisse un peu porter, elle prend les choses comme elles viennent. Mais elle est aussi très disponible, enthousiaste, prête à tout.. et c’est agréable à vivre. De Grenoble à Paris, en passant par la Bretagne, elle s’est parfaitement adaptée !

3.14 — Avez-vous ressenti un décalage culturel ?
Karen vient d’un milieu catholique assez strict et rigoureux (et la mère de Karen est très stricte également). Or Karen s’est retrouvée au lycée de Grenoble dans un milieu très international, très artiste (cheveux bleus, jeans déchirés, cigarette, guitare…). Cela l’a pas mal déstabilisée. Elle a reconnu récemment avoir eu un peu peur au départ ! À ce niveau-là, le décalage a été important. De même que dans notre relation à l’humour. Elle nous dit : « Vous les Français vous faites beaucoup de blagues ! » De notre côté, c’est plutôt l’absence « d’exotisme » qui nous a surpris… On a tout de même reçu une Japonaise qui s’appelle Karen et qui aime les tacos et les Donuts !

3.14 — Revenons à Félix. Comment cela se passe-t-il ?
De notre côté, le maître-mot pour Félix c’était : « Adapte-toi ! » On a pas mal bossé là-dessus avant le départ. D’autant que Felix n’était pas forcément attiré par les États-Unis. On espérait qu’il n’allait pas se plaindre à la moindre difficulté. On ne l’a donc pas trop sollicité. On ne sait pas si on a bien fait. Il se trouve que  les relations avec sa première « famille » n’ont pas été bonnes. Je pense que la jeune femme qui l’a « choisi » et « accueilli » s’est trompée de projet et qu’elle a plus cherché en accueillant Félix quelqu’un qui puisse l’aider (dans sa relation notamment à ses propres enfants) qu’autre chose. Félix avait des tas de tâches ménagères à remplir. En fait, Félix s’est retrouvé très seul, beaucoup trop livré à lui-même (dans le mauvais sens du terme). Personne ne prenait de ses nouvelles, ne s’inquiétait de lui. Tous les jours, de notre côté, on échange avec les enfants. On leur demande un peu si ça va, etc. Ils en font ce qu’ils veulent… mais on leur montre qu’ils existent. Et avec Karen on en rajoute encore un peu plus, car c’est quand même une sacrée expérience ce qu’ils vivent !

3.14 — Félix a donc changé de famille ?
Felix a comme tout le monde plein de défauts, mais il est vraiment sympa et tendre, Il a donc fallu du temps pour se rendre compte que les choses n’allaient pas et pour que ça  bouge. Ça a été un peu compliqué et dur (avec la première famille), mais il a fini par changer, début novembre. Maintenant tout se passe très bien. Il est dans un super cadre. Il s’entend très bien avec Lindy sa soeur d’accueil et avec ses parents. Tout roule. Il est très investi. Il profite d’une vie à l’américaine tout à fait ordinaire (sport, etc.).

3.14 — Qu’est ce que chacun a appris de ces échanges ?
Karen a, je pense, pris confiance en elle. Elle a gagné en estime d’elle-même (elle a même eu les félicitations du lycée et ça l’a touchée). Je crois que ça va être un très bon levier pour elle. Mais on pense que son retour au Japon sera difficile, tant elle a gagné en liberté (pas d’uniforme, sorties au parc après les cours…). Félix de son côté aura, je crois, appris à couper le cordon, car il était très attaché à nous. Et sa première expérience en famille lui aura donné de la force et de la maturité. Il s’est retrouvé face à ses choix. Récemment il nous a dit : « J’ai réfléchi avec moi-même et je sais maintenant ce que je veux faire comme études. » Ce n’est pas rien quand même !

On essaie de bien faire en sachant qu’on ne fait pas mieux que nos voisins. On apprend à se faire mutuellement confiance et on apprend à lâcher prise dans le cadre de nos relations enfants/parents…

3.14 — Et vous de votre côté ?
Est-ce que je saurai répondre à cette question ? Ah si !… pour moi, couper le cordon également. À l’aéroport, je me suis écroulée en larmes. Jamais je n’aurais pensé réagir comme ça. Cela a été physiquement douloureux. C’était un arrachement.

3.14 — Vous êtes, de par votre profession, spécialiste en matière d’éducation, et on a l’impression que vous ne voulez surtout pas théoriser sur le sujet ?
L’éducation est une question de réflexion mais aussi de bon sens. Il faut être vigilant, attentif aux besoins, rester un peu concentré, savoir observer et savoir décrypter le non verbal, les attitudes. Je dois dire que la tâche a été compliquée cette année par le Covid et par le  fait que les échappatoires étaient très limitées (musées, sorties et activités culturelles impossibles, lycée fermé une semaine sur deux, masques, cours via internet, etc…). Mais ce qui est sûr c’est que ces expériences nous ont confortés dans l’idée qu’il faut absolument continuer à avoir confiance les uns envers les autres… et en ce moment, c’est important la confiance ! De notre côté, par exemple, on est très touchés que la maman de Karen nous ait fait confiance. Il y a quelque chose de « gratuit » et de très heureux dans ces échanges (je mets des  guillemets à « gratuit », car en fait ça coûte cher ! mais on se comprend)… On essaie de bien faire en sachant qu’on ne fait pas mieux que nos voisins. On apprend à se faire mutuellement confiance et on apprend à lâcher prise dans le cadre de nos relations enfants/parents… Confiance et lâcher prise, Je pense que c’est là que se situe le secret de cette aventure.