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Ne pas revenir en arrière

L’histoire et le parcours d’Enzo sont intéressants à plus d’un titre. Participant quelque peu atypique —de par son passé, son parcours scolaire et sa relation à son père—, il a réussi de façon convaincante son intégration aux États-Unis. Aujourd’hui, quand il regarde où il est et où il en est, il est parfois pris de vertige.

En images — Enzo & Cap Kennedy : « Ma famille m’a emmené à Cap Kennedy (Houston). J’étais trop heureux »

Visite d'un participant PIE à Cap Kennedy

Participant au séjour d'une année scolaire aux USA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’EST LOIN L’AMÉRIQUE
Enzo, Livingstone, Texas

Une année scolaire aux USA

3.14 — Tu as connu PIE sur le salon de l’Étudiant de Lyon. Et l’équipe se souvient de toi comme d’un candidat atypique. Ton « profil » était en effet assez différent de la plupart de ceux qui postulent à nos programmes. Est-ce que de ton côté tu l’as ressenti comme cela ?
Enzo — Oui c’est sûr. Quand j’ai vu votre stand sur le salon de Lyon, je me suis arrêté. J’étais surpris et curieux, car je ne savais même pas que ce genre de truc était possible ; je me suis dit : « Bon, regardons ! » Mais, c’est vrai, je n’avais absolument aucune idée de l’existence de tels séjours. Dès que vous avez commencé à me parler, j’ai trouvé le concept bien, et au fur et à mesure de la discussion j’ai commencé à me projeter. J’ai rapidement conclu que je n’avais rien à perdre et tout à gagner. Pour autant je n’avais clairement aucune idée de ce dans quoi je me lançais, tellement ce projet était éloigné de mon monde et de mon environnement.

Au début —je veux dire quand je suis arrivé aux US—, j’ai vraiment flippé car je ne comprenais rien, mais quand tu vis au jour le jour, ça finit par rentrer. C’est un truc bizarre. Vous me l’aviez dit, mais je l’ai expérimenté.

3.14 — Qu’est-ce qui te faisait dire ça ? Le fait que tu sois en bac PRO ?  
Oui, entre autres. Il faut savoir que les jeunes qui passent des bac Pro font moins d’études supérieures que les autres. C’est pas méchant comme constatation, c’est juste statistique. Or cette idée de partir un an à l’étranger s’inscrit dans un parcours long. Il y a aussi le milieu social. Mais moi, je visais le commerce international. Je voulais créer une ligne de vêtements —c’est d’ailleurs toujours d’actualité—, alors je savais parfaitement que l’anglais me serait indispensable. Je me démarquais donc des autres à ce niveau-là. Comme, à la base, j’étais vraiment très nul en anglais, j’ai pris conscience tout à coup que cette idée de vivre en anglais sur un temps long était la grande solution… La seule valable en fait ! J’ai vite assimilé la chose et j’ai tout fait pour mettre la machine en route.

3.14 — De quelle façon ?
J’ai vraiment bossé pour partir. Il fallait déjà que je réussisse le test d’anglais. Alors j’ai révisé je sais pas combien de temps ! Aujourd’hui, c’est drôle, parce que je réalise le décalage qu’il y a entre la réalité de la langue et ce qu’on apprend à l’école. Au niveau vocabulaire, expressions, tout est si différent. L’apprentissage scolaire est très abstrait, et moi ça me convient pas vraiment. Au début —je veux dire quand je suis arrivé aux US—, j’ai vraiment flippé car je ne comprenais rien, mais quand tu vis au jour le jour, ça finit par rentrer. C’est un truc bizarre. Vous me l’aviez dit, mais je l’ai expérimenté.

3.14 — La relation que tu avais avec ton père nous avait frappé également. Vous sembliez tous les deux très proches et vous appréhendiez l’un comme l’autre cette éventuelle année de séparation, n’est-ce pas ?
Je suis très proche de mon père. Vraiment très proche. (Silence). En fait, je ne parle pas à ma mère. (Silence). Mon père est mon ancrage. On a une relation qui va au-delà de la relation père-fils. On est aussi deux amis, et on est presque inséparables. Cette relation évolue, c’est normal, mais à l’époque j’avais vraiment peur de le quitter. J’avais peur du manque. Je ne savais pas trop comment me situer par rapport à ça. J’avais peur d’échouer.

Je savais en partant un an aux USA, que je m’éloignerais encore un peu plus de tout ça et que c’était une chance. Mais j’avais peur de ne pas y arriver. J’avais peur que ça refasse surface.

3.14 — Lui aussi d’ailleurs, qui ce jour-là l’a pudiquement mais clairement exprimé en te demandant si tu tiendrais le coup loin de lui ?
Bon… comment dire… Ma mère —on va pas se le cacher— est alcoolique. De ce fait, gamin j’ai assisté et été confronté à des trucs pas top. J’ai évolué dans un monde limite. Il y a 3/4 ans j’ai pris la décision de ne plus vivre avec elle. On a galéré pour que mon père ait la garde. Je savais en partant un an aux USA, que je m’éloignerais encore un peu plus de tout ça et que c’était une chance. Mais j’avais peur de ne pas y arriver. J’avais peur que ça refasse surface.

3.14 — Comme de vieux fantômes ?
Oui j’ai un parcours atypique et compliqué. Et je ne savais pas en partant si tout cela n’allait pas me rattraper, si ma façon d’être, mon côté « quand t’as un truc à dire tu le dis direct » n’allait pas me nuire et m’empêcher de m’y faire, de m’adapter. Mon caractère m’inquiétait un peu…

3.14 — Nous aussi pour tout dire !
Mais au final, ça se passe bien. Donc j’suis content. Je ne vous dis pas qu’y a pas des moments pénibles. Le premier mois, c’était tout beau. Je découvrais tellement de choses que j’avais pas le temps de penser à tout ça. La nouveauté ça aide ! Mais avec l’habitude, parfois je sentais que j’étais limite. Dans ces moments-là, pour pas m’énerver, je sais ce que je dois faire : m’occuper, appeler des gens que j’aime bien.. Je me dis aussi : « Fais gaffe à ton langage, à comment t’es… ». Je sais que la vie que j’ai pu avoir en France ne doit pas reprendre le dessus sur moi, et que les gens autour de moi ne doivent pas endurer mon passé.

3.14 — Comment expliques-tu cette « réussite » ?
D’emblée, j’ai bien aimé le pays. Déjà j’ai été surpris par l’accueil. Tout a été facilité par le fait que les gens ici aiment bien les Français. Ils s’intéressent à nous : le romantisme, Paris, le charme… Ça tient un peu du cliché, mais on exerce à leur égard une sorte d’attraction/répulsion. Et c’est vrai aussi dans l’autre sens d’ailleurs. Toujours est-il que je me suis senti bien.

3.14 — Tu peux nous donner un exemple de ce qui, pour reprendre ton expression, t’a « plu d’emblée » ?
Ça ne me concerne pas directement, mais dès les premiers jours j’ai été surpris de constater que dans les magasins, quand tu passes à la caisse, y’a des gens qui t’aident à mettre tes achats dans des sacs. C’est un détail, mais ça en dit long. Ce pays est moins individualiste que la France, moins égoïste je trouve. Y’a un sens de l’aide ici, et ça m’a touché.

3.14 — Comment ça se passe scolairement ?
Je suis presque surpris par le fait que je me sois adapté aussi bien. Ce système éducatif qui est très différent du nôtre me convient très bien. Tout ici est basé sur l’autonomie et la confiance. On ne te dit pas sans cesse : « Fais ci, fais pas ça, prends des notes, sois à l’heure, etc. » Si tu es en retard, libre à toi. Tu te débrouilles et tu en paieras les conséquences. C’est toi qui gères et qui maîtrises ton parcours et ton temps. Par contre, ils sont prêts à t’aider à te soutenir. Ils sont très présents. De toute façon, ils n’abordent pas la question scolaire de la même façon.

3.14 — C’est à dire ?
Ne serait-ce qu’au niveau des moyens mis en œuvre. C’est peut-être juste une question de budget, mais c’est juste délirant tout ce qu’une « High School » propose. Ils voient tout et ils font tout en grand. Au niveau des bâtiments, du sport, des événements, des fêtes (pour le bal, pour la graduation, etc.). Ils veulent que ça te marque. Cela tient à la question économique, mais aussi à l’approche globale et aux objectifs. Au niveau des matières, personnellement j’ai pris des classiques (Gouvernement, Droit, Informatique, Économie, Physique, Science humaines et Anglais), mais c’est incroyable, là encore, l’offre qui est proposée aux élèves. Ils ont compris également que l’ambiance était très importante. En France, à l’école y’a plein de conflits, de tensions. Ici tout le monde s’entend bien et vit bien le truc scolaire. Ils ont compris qu’il était primordial de créer du lien et de la confiance mutuelle

3.14 — Un exemple ?
L’autre jour, le directeur de l’école, me croise. Il me dit : « Tiens Enzo, il faut que je te montre un truc » (déjà il me connait alors qu’il a 1 500 élèves dans sa « High School » !). Il m’invite dans son bureau, il me montre des photos de lui quand il était élève, m’explique comment les choses ont changé. On a plaisanté sur le fait qu’il avait perdu ses cheveux et que ça c’était un gros changement.

3.14 — Cette idée de proximité et de relations sereines a l’air de te toucher tout particulièrement ?
Moi je ne peux pas réussir si je ne me sens pas bien. Si je travaille avec quelqu’un que je n’aime pas, ça marche pas. Les relations, l’investissement et les résultats sont intimement liés. Quand tout le monde fait tout pour que ça se passe au mieux, pour que je m’intègre, pour que ça roule, alors ça roule.

Mais là, face au planisphère, je comprends que c’est pas pareil : je pige que je viens de loin. La distance, ça fait bizarre… Des fois, ça me perturbe.

3.14 — Te sens-tu plus « stable » qu’auparavant ?
Je ne sais pas. Quelquefois je regarde la carte du monde, et là j’ai le vertige. Je réalise que j’ai fait un gros chemin. Je serais parti en Suisse ou en Allemagne, les données ne seraient pas les mêmes. Mais là, face au planisphère, je comprends que c’est pas pareil : je pige que je viens de loin. La distance, ça fait bizarre… Des fois, ça me perturbe.

3.14 — Tu dis : « Je suis parti de loin », est-ce que ça veut dire : « Je reviens de loin » ?
(Sourire). Vous savez, je rentre bientôt en France, mais ce qui est sûr c’est que, pour moi, « rentrer » ça ne voudra pas dire « revenir en arrière ». Il n’est pas question que mon retour se fasse dans le passé. Je ne veux pas passer pour une « mauvaise personne » (surtout pas), mais je devine que je vais être confronté à certaines choses, et que certains trucs vont recommencer, mais au moins j’aurai réussi cette parenthèse et c’est essentiel, parce que du coup je lirai tous les événements autrement. Je sais que l’avenir sera forcément différent. J’ai appris durant cette année à me recentrer. Ce qui s’est passé c’est ce qui devait se passer. Je ne pourrai jamais revenir en arrière. J’ai compris durant ce voyage ce que je voulais faire de ma vie.

3.14 — Il ne faudrait pas que la France plane maintenant sur toi comme une menace !
Attention, ma vie en France avec mon père était parfaite. C’est pour ça aussi que j’avais peur de partir. Je craignais de bouleverser l’équilibre tant recherché. Mais j’ai compris que pour garder cet équilibre, il fallait toujours aller de l’avant. Et puis au retour je vais retrouver mon père —qui est quelqu’un d’extraordinaire—, alors ça va m’aider à continuer à avancer.

3.14 — Voilà un peu plus d’un an que tu as pris cette décision de partir. À deux mois du retour, quel premier bilan peux-tu établir de cette longue parenthèse américaine ?
Le plus gros changement —le plus important pour moi— c’est le niveau d’anglais que j’ai atteint. Parce que si on regarde mon parcours et mon profil, c’était juste improbable que je parle anglais comme ça. Aujourd’hui, j’ai des conversations entières, je comprends tout ; je garde un vrai accent français, mais je parle couramment. Pour moi c’est concret et c’est essentiel.

3.14 — Pour finir sur une question plus terre à terre et qui, par les temps qui courent, préoccupe tout le monde : est-ce que le Covid a influencé ton séjour ?
Dans la phase de préparation, oui, car je me suis vraiment demandé si j’allais pouvoir partir ou non. Mais sinon, pas vraiment. Là où j’habite au Texas, on ne s’en préoccupe pas trop. On est masqué à l’école, un point c’est tout.