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Fred master

Fred LanierAncien participant au programme d’une année, ancien correspondant et ancien salarié de l’association PIE, aujourd’hui chef de projet marketing « on line », Fred Lanier est un touche-à-tout de talent.

Lorsqu’en ce jour d’été 1990, Frédéric — alias Fred — prend la décision de quitter sa maison, à Roquemaure, pour rejoindre Port-Camargue, il a conscience d’agir par nécessité autant que par conviction. Ce qu’il ne sait pas à l’époque, c’est que l’escapade qu’il entreprend le résume parfaitement et qu’elle va permettre de dessiner, en creux, un portrait assez fidèle de sa personne. Fred a 15 ans. Les vacances avec les parents s’achèvent. On a fini de nettoyer le « mobilhome » : car dans une semaine, les grandsparents doivent « prendre la suite ». Mais Fred n’a pas très envie de partir – il aimerait bien « rester quelques jours », en attendant la venue des grands-parents : « J’avais plein d’amis et je venais de rencontrer une petite copine. J’ai été voir mon père, il m’a dit de demander à ma mère. » Hors de question. Elle m’a dit : « Tu rentres avec nous. » Fred est très énervé. « À Roquemaure », ajoute-t-il, « il n’y avait rien à faire. » À partir de là, il échafaude son plan. Il rentre avec les parents, mais dès le lendemain, il passe à l’action. Il invoque la maladie, pour aller voir le médecin. Il demande du liquide à sa mère. « Manque de pot, elle m’a donné un chèque ! » Qu’à cela ne tienne, il partira quand même. Il laisse juste un mot d’explication — « Je l’avais caché légèrement pour ne pas que mes parents le trouvent tout de suite » — et quitte la maison. Au lieu de se rendre chez le médecin, il file en bus sur Avignon – là, il se rend directement à la gare, où il attrape le premier train en direction de la Camargue. Changement à Nîmes. « C’est là que j’ai réalisé que j’avais perdu mon portefeuille. Il y avait tous mes papiers, ma carte bleue de paiement, et le peu d’argent que j’avais ! » Ce coup-là, il n’a vraiment plus rien en poche. D’autres auraient fait demi-tour… Pas Fred. « Je me suis simplement dit qu’il fallait faire opposition à ma carte. Je me suis donc rendu dans le poste de gare, où j’ai expliqué mon cas et où j’ai demandé d’appeler chez moi. » La mère de Fred décroche. Il lui parle de sa carte, bafouille des explications. Elle ne comprend rien à ce que lui dit son fils : « Je me suis retrouvé un peu coincé. Elle m’a demandé où j’étais. Je ne voulais pas lui dire que j’étais à Nîmes, mais je ne pouvais pas mentir non plus, car les contrôleurs qui m’écoutaient n’auraient rien compris à mon histoire. » La mère insiste, il s’enfonce… « et à ce moment-là, raconte-t-il — en imitant le son du haut parleur et l’accent du midi — à ce moment-là, on entend résonner dans tout le hall : “ Gare de Nîmes, gare de Nîmes, deux minutes d’arrêt. ” » De l’autre côté du fil, sa mère, on le devine, entend tout et commence à comprendre que quelque chose de pas très net se trame. « Je l’ai sentie paniquée. J’étais coincé. » Pour autant, il ne se démonte pas : « J’ai juste dit : « Ne t’inquiète surtout pas », et j’ai raccroché. Et puis… j’ai pris le train pour Port-Camargue ! »
Dans la conception même de ce projet, on reconnaît bien le personnage : Fred est déterminé, fonceur, tête en l’air et débrouillard. On devrait dire « tête en l’air mais débrouillard », car chez Fred les « et » sont souvent des « mais » déguisés. Exemples : il est culotté mais raisonné, il est râleur mais pas vindicatif, il est consciencieux mais pas obsessionnel, il est radical mais jamais extrémiste. Ceux qui l’ont côtoyé, ne serait-ce qu’une journée, le savent : Fred ne lâche rien. Jamais. Quand il a une idée derrière la tête, il cherche par tous les moyens à la mettre à exécution : c’est plus fort que lui, c’est dans sa nature : « Souvent, je ne sais pas où je vais, mais je sais que j’ai besoin d’y aller. Je le sens. Même si je dois me démerder seul, j’y vais. » Il sait qu’il a « toujours été comme ça. » Il se rappelle d’ailleurs avoir été un adolescent quelque peu rebelle : « L’épisode du “mobilhome” est un bon exemple. Quand ma mère m’a dit que je ne pouvais pas rester, je n’ai pas supporté, et pour moi il n’était pas question que je ne le fasse pas. Après mes parents ont été supers. Une fois sur place, quand je les ai appelés et que j’ai parlé, ils ont compris. Le lendemain, mon père m’a apporté des vivres. Je suis resté là-bas une semaine. Au final, ma mère était très contente pour moi. Mais il a fallu que je passe à l’acte pour qu’elle réalise. » Dans le même ordre d’idée, il évoque l’épisode de son départ pour une année d’études aux USA, un ou deux ans plus tard : « Au début, ma mère s’est opposée au projet, et puis elle a vite compris que c’était stupide, que ça ne servirait à rien ! » Fred a gardé, par-delà l’adolescence, cet entêtement de l’enfant qui, face au manque de hauteur et de clairvoyance des adultes — aussi bons et grands soient-ils — se doit de prendre ses distances et de devenir à son tour adulte. Il a gardé la fraîcheur de celui qui ne renonce jamais.

Dans la difficulté, dans le travail, il n’abdique pas non plus. Si un problème se présente, si un ouvrage n’est pas terminé, il peut plancher jusqu’à plus d’heure pour le résoudre ou pour l’achever. Il ne s’agit nullement d’excès de zèle. Il s’agit simplement de ne pas se laisser vaincre par les obstacles ou les circonstances. Fred a toujours une petite bricole en route, une affaire sur le feu, un chantier urgent. On évoque ensemble et logiquement l’idée d’une conscience professionnelle exacerbée, alors il parle spontanément « d’éducation, d’héritage des parents. » Mais il semble, qu’au-delà, la question soit plus sérieuse, plus profonde. Cette petite bricole a certainement quelque chose à voir avec l’idée de repousser aussi loin que faire se peut les limites d’une journée : Fred sait qu’on est bientôt demain et que le temps est le plus précieux des biens – alors il étire les jours, réduit son sommeil, tente à sa façon de gagner du terrain sur l’inexorable.
Il explique son attirance pour l’informatique par un goût prononcé pour l’indépendance et par un désir de maîtriser au mieux les choses. « J’ai commencé à dix ans. À l’école, on nous a mis devant des MO5 et tout de suite, ça m’a parlé et passionné. Je disais une chose et l’ordinateur faisait cette chose. Je me suis senti libre. » Le mélange de logique et de créativité le séduit immédiatement : « Quand quelque chose cloche on peut comprendre pourquoi – il n’y a pas de hasard. » L’énigme, le casse-tête l’attirent. Il décrit l’informatique comme un polar sans faille. L’informaticien cherche, c’est lui qui mène l’enquête. Bientôt, il gagne un ordinateur à un loto de village. Il n’achète pas de jeux (« ça m’agaçait », préciset-il) mais fabrique ses propres petits programmes qu’il diffuse sur minitel. Il participe à un concours : il crée un site minitel pour faire la promotion d’un jardin botanique. Avec sa classe, il gagne, à cette occasion, un voyage à Prague pour participer à l’exposition universelle ! Il a 14 ans.

Fred aime contourner les obstacles, trouver des parades, histoire de garder la main et de parvenir à ses fins. J’ai horreur qu’on me dise : « Ce n’est pas possible ! » Alors il cherche. Il parcourt les techniques, sans pour autant devenir technicien. « Je me débrouille un peu en tout, mais je ne suis spécialiste de rien du tout. » « Je suis autodidacte », précise-t-il, « je n’ai ni les bases ni la méthodologie », reconnaît-il humblement. « Ma méthode est empirique. Je connais certains langages. Il y en d’autres que je manipule alors que je ne les maîtrise pas complètement – ce qui compte pour moi c’est le résultat. » Il parle de l’informatique comme d’une langue étrangère. C’est pour lui un moyen de communiquer. Fred aime se jouer des circonstances, il n’a pas peur de la bricole. Parfois, il y va au culot. Il nous rappelle comment il a décroché son premier boulot, à PIE. C’était en 1999 : « J’ai parlé de créer un site internet. J’ai senti que Laurent [Bachelot] et Pascal [Blox] accrochaient, j’ai dit que je pouvais le fabriquer. » En fait, Fred n’en avait jamais fait. « Mais je m’y suis mis. J’ai appris le langage HTML ! »

Huit ans plus tard, à son retour d’Amérique Latine, il fait un bref passage dans une boîte informatique. Il se fait embaucher comme développeur PHP ! Un pari encore : « J’ai dû acheter PHP pour les nuls. Je n’en n’avais jamais fait ! Quand je ne comprenais pas je m’enfermais dans les toilettes avec le bouquin et je potassais, histoire d’assurer. » Calvin-Thomas bénéficie de son savoir-faire, il vient de mettre au point son nouveau site, mélange habile de technique évoluée… et de bidouille.

Derrière cette conscience professionnelle, ce souci de bien faire, se cache paradoxalement un personnage un peu brouillon, un peu échevelé. On parle de cette sale manie « de tout perdre, de tout oublier ». En cet été 90, quand, au terme de son périple, il arrive devant le fameux « mobilhome », il se rend compte qu’il a oublié de prendre avec lui les clés ! « Je suis rentré par la fenêtre. Il a fallu que je l’ouvre à l’aide d’un couteau ! » Et depuis ce temps, combien de clés perdues, de portefeuilles égarés, de billets ou de passeports envolés !… Il ne veut pas compter le temps passé à rechercher ses affaires, à courir après le superflu. Il a pris l’habitude de s’arranger avec tous ces grains de sable. « Au final », dit-il, « je m’en sors toujours », mais il reconnaît que « parfois, c’est fatigant. » Il dit aussi que « cela [l]’inquiète, d’autant », ajoute-t-il que « ça ne s’arrange pas ! »

Il est sérieux, il est bidouilleur, il est tête en l’air. N’allez pas imaginer pour autant — si vous ne le connaissez pas — qu’il ressemble au professeur Tournesol. « J’aurais rêvé être chercheur », dit-il au détour d’une phrase – et de nuancer aussitôt : « Mais, en même temps, je ne crois pas que je puisse faire le même boulot toute ma vie ! » Et puis, Fred est beaucoup plus terrien, plus épicurien que Tournesol. Il sait profiter de la vie, il a pratiqué la planche à voile, la plongée, le théâtre. Avec passion toujours, parfois à la limite du professionnalisme. Ce n’est pas un pur informaticien, loin de là. Il aime toucher à tout. Il apprécie les relations humaines, le commerce, le marketing… Il a besoin de mettre les mains dans le cambouis, il a besoin du contact. « Parfois je lutte contre ce côté “ électron libre ”. » Il reconnaît ne pas savoir déléguer. Du coup, je me laisse manger. « Il faut que j’apprenne ! » Du poète, il a la rigueur, le goût pour la trouvaille, pour l’interrogation, le questionnement. À l’instar de Rimbaud, il pourrait dire de la vie qu’elle fleurit par le travail. Il sait survoler. Mais, contrairement au poète, il veillera à ne pas se mettre en danger. Il ne regardera jamais de trop loin ni de trop haut – il ne jouera pas les visionnaires. Fred s’encre dans le réel : ses ailes de géant ne l’empêchent pas de marcher.

Il ne théorise pas, il avance. On se souvient que le 11 septembre, au moment où la chute des tours ébranlait, depuis l’Amérique, l’association PIE et ses programmes, Fred continuait calmement son travail, visiblement plus troublé par les problèmes à résoudre dans l’immédiat que par l’avenir incertain. Chacun y allait de ses commentaires, lui, avançait son travail.

Fred est célèbre pour ses colères. L’inconséquence le fatigue. Quand quelque chose l’agace, il est le premier à réagir, il s’emporte vite, sort facilement de ses gonds. À PIE, on se souvient d’embardées mémorables. Il n’hésite pas à secouer « les puissants » — parce qu’il sait que flatter le roi c’est l’abuser, parce qu’il pense que c’est nécessaire, et parce que « c’est plus fort que [lui]. » La dernière prise de bec remonte à quelques semaines. « Je me suis vraiment engueulé avec une manager », dit-il. Pourquoi ? « Elle ne respecte pas les gens… » et il ajoute, un brin agacé : « Et elle a vraiment un poil dans la main ! » On le sent encore agacé. Quelques semaines auparavant, il s’en est pris à un commercial au téléphone. « Là, je ne me suis pas rendu compte que tout le monde m’écoutait. Quand j’ai raccroché, tous les gens du plateau ont applaudi. » Parfois, il se brûle un peu les ailes, il peut tomber dans la démesure. Le lendemain, il regrette, sur la forme, mais pas sur le fond. « Ça ne m’amuse pas de jouer le rôle du méchant. Mais ça m’agace un peu car souvent ça arrange tout le monde que ce soit moi qui parle. » On compte sur lui pour donner des coups de pieds dans la fourmilière.

Fred, ce n’est pas étonnant, est un grand voyageur. Il est parti souvent loin et souvent longtemps. Quand on lui demande pourquoi, il répond : « Le voyage en lui-même m’intéresse plus que la destination. » On en revient encore au « mobilhome ». En souriant, il avoue : « Regarder les horaires sur le minitel, prendre seul le bus, le train, les correspondances, ouvrir la porte avec le canif… Tout ça c’était bien plus excitant que de rester sur place. Dans le cas présent, plein de copains étaient partis, ma copine se rappelait à peine de moi, il ne faisait pas beau, alors… » Alors, il faut sans cesse repousser l’horizon.

On se quitte sans avoir parlé de l’essentiel, de Floriane, sa compagne de vie et de voyages. Comme pour combler ce manque, il évoque un prochain grand projet, qu’ils mèneront nécessairement ensemble. « On attend un enfant », glisse-t-il, en guise de conclusion. « C’est tout neuf ! » Il se tait : on sent qu’il réfléchit aux implications. L’éducation est sûrement la science la plus empirique, elle est affaire de curiosité, de recherche et de tâtonnements. Alors, à n’en pas douter, Fred saura s’y prendre. On peut légitimement s’attendre à ce qu’il soit père avec sérieux mais enthousiasme, avec juste ce qu’il faut de rigueur mais juste ce qu’il faut aussi de poésie et de passion.

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°48