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La France est une soeur

C’est un parcours assez exceptionnel que celui de Margherita, toute jeune participante italienne au programme « High School – Accueil » (c’était en 2O15/2016), qui revient en 2017, par la grande porte, puisqu’elle intègre alors le lycée Louis le Grand et sa classe préparatoire à l’école normale supérieure… Retour nourri par une certaine passion française.

La France est une soeur - La France et son école vue par une lycéenne/étudiante italienne - PIE3.14 — Pourquoi as-tu choisi de venir en France ? Pourquoi ne pas avoir opté, comme tant d’autres, pour les USA ?
Margherita — Je savais que j’en viendrais un jour ou l’autre à apprendre l’anglais et que des occasions se présenteraient de faire un séjour dans un pays anglophone. C’était moins sûr pour le français. Alors j’ai choisi de commencer par ça. Je dirais que pour moi, l’anglais était une nécessité et le français un plaisir. J’aime cette langue.

3.14 — Tu as donc choisi la langue plutôt que le pays ?
Margherita — Les deux étaient (et sont) tout de même intimement liés. Une langue est toujours le reflet d’un pays et d’une culture.

3.14 — On se souvient, à PIE, de ton arrivée et de tes premiers pas dans notre pays, car nous avons eu un mal fou à t’inscrire à l’école. Nous avons eu droit à l’époque au déroulé de tous les arguments « classiques » mais difficilement recevables : « Les classes sont surchargées », « on ne peut pas y intégrer en plus des étrangers », « elle n’aura pas le niveau », etc. Dans ton cas, l’Académie nous a même demandé à ce que tu passes un test de langue, réservé pourtant aux migrants ! Quel souvenir gardes-tu de cette période ?
Margherita — J’ai attendu plus de vingt jours avant d’intégrer mon lycée. Je n’étais pas au courant de tout ce qui se tramait, mais je me souviens avoir entendu que « J’allais ralentir la classe ». C’était un peu inquiétant pour mes parents naturels, pénible pour la famille qui m’accueillait et stressant pour moi car j’avais l’impression que je n’allais pas apprendre à parler français et que je n’allais pas atteindre mon objectif. Je craignais aussi d’arriver dans une classe déjà formée et d’avoir du mal à me faire ma place.

3.14 — Ton cas a certainement été un des plus difficiles que nous ayons rencontrés. C’est d’autant plus étonnant au regard de l’intégration qui allait être la tienne par la suite et du parcours brillant que tu réalises aujourd’hui au sein de l’institution française… Nous y reviendrons. Mais, du coup, qu’as-tu fais de toute cette période de « déscolarisation » ?
Margherita — Ma famille m’a inscrite au volley et au hip-hop, j’ai visité Paris, une stagiaire de PIE m’a accompagnée et me parlait français… J’en ai profité. Et, au final, je crois que quand j’ai débarqué à l’école, j’étais presque plus mûre pour l’intégrer que s’il n’y avait pas eu cette phase intermédiaire. Ce qui m’a le plus surprise, ce sont les progrès en français que j’avais pu réaliser durant ces vingt premiers jours… et cela sans même mettre un pied au lycée. J’ai compris à cette occasion que l’école n’était pas le seul lieu de formation et que le vrai apprentissage se fait au quotidien et sans toujours s’en rendre compte (rires).

3.14 — Si tu devais résumer en quelques mots ton année en France, que dirais-tu ?
Margherita — Je me souviens de cette année avec une grande précision, de son intensité, de ce que j’ai vécu et appris. Je sais que tout s’est déroulé de façon simple et quasi parfaite, en famille comme à l’école. Dans le cadre de l’école et des activités extra-scolaires, je me suis fait plein d’amis. J’ai intégré un tas de groupes, j’étais toujours sollicitée : j’écoutais, je parlais, j’étais toujours en éveil… Je résumerais, je crois, en disant que j’ai tout aimé.

3.14 — Un mot sur la famille et sur l’accueil qu’elle t’a réservé ?
Margherita — J’ai été reçue le mieux possible. Matériellement, ils m’avaient fait une place de choix (j’avais ma chambre, ma salle de bains…). Et humainement, ils ont été simples et parfaits. J’ai sans doute vécu le tout début un peu sur la réserve —parce que je suis un peu timide— mais au bout d’un mois ou deux, je me suis sentie « comme chez moi ». Je dirais même que j’étais « chez moi ». Tout cela a glissé naturellement. Les Merminod ont cinq enfants. L’aîné ne vivait plus à la maison, le second était parti pour un an aux USA. Je vivais donc avec les trois filles de 15, 12 et 5 ans. Je suis devenue la « grande sœur ». Belle inversion des valeurs pour moi qui avais deux grands frères et qui étais la benjamine. Je crois que j’étais un peu un exemple pour les plus petites. Je pense que cela m’a responsabilisée.

3.14 — Quelle relation gardes-tu avec eux ? Margherita — Ils comptent beaucoup pour moi. Bien que je sois en France, je les vois moins aujourd’hui (car j’ai beaucoup de travail). Mais je sais qu’ils sont là. Ils restent un point d’ancrage.

3.14 — Comment as-tu été amenée à revenir en France ?
Margherita — Après mon année en France, je suis naturellement rentrée en Italie, à Reggio Emilia. J’ai pu sauter ma quatrième année et intégrer directement la dernière année. J’avais gardé dans un coin de ma tête l’idée de retourner assez vite en France. J’ai préparé l’« Esame di Maturita » (équivalent du bac) et postulé à des études supérieures en Italie, mais en parallèle, j’ai complété le dossier des APB en France (ancêtre de « Parcoursup »). J’étais attirée et intéressée par ce système des grandes écoles et des classes préparatoires que nous n’avons pas en Italie. Je ne voulais pas me spécialiser tout de suite dans une seule matière, et l’idée de continuer mes études en suivant un parcours pluridisciplinaire —à la fois généraliste et pointu— me plaisait. Je sentais aussi que je n’en n’avais pas fini avec la France. J’ai donc candidaté à Henry IV et à Louis-le-Grand.

3.14 — Un peu comme on jette une bouteille à la mer, n’est-ce pas ?
Margherita — Oui, exactement. Je me suis dit : « Sait-on jamais ? », mais ça ne me stressait pas plus que ça. Et cela a marché : j’ai été acceptée à Louis-Le-Grand. En internat, qui plus est, ce qui rendait le projet viable financièrement !

3.14 — Et tu as donc débarqué dans la plus prestigieuse des écoles préparatoires françaises ? Comment expliques-tu que tu aies été choisie ?
Margherita — Je me pose parfois la question. J’avais un très bon bulletin de terminale en France et j’avais obtenu le DALF (« Diplôme approfondi de langue française » niveau C2), ça a dû jouer, tout comme le fait que j’étudiais le latin et le grec.

3.14 — Tu as donc débarqué de nouveau en France, à Paris intramuros cette fois, et en Lettres Supérieures. Cette année tu es en 2e année (Khâgne). Es-tu satisfaite de la direction que tu as prise ?
Margherita — Oui, c’est très intéressant, car ce sont des études littéraires assez poussées, couplées à des matières plus en relation avec le réel. J’ai des cours de philo, latin, italien, littérature, histoire et géographie. Grâce à un professeur extraordinaire, j’ai vraiment découvert la géographie —dans toutes ses dimensions— et j’en ai fait ma spécialité. Tout cela est passionnant. La force du système français, c’est qu’il en appelle vraiment à la réflexion de l’élève et à son intelligence. On le sollicite vraiment. Ce principe de la dissertation, c’est tellement français. Ça vous correspond totalement. Je sais qu’en Italie on peut se contenter de  coller au « catalogue » au lieu d’intégrer les choses dans une réflexion plus large, qui fasse réellement appel à la réflexion critique.

3.14 — Et la faiblesse de ce système éducatif ?
Margherita — Il génère bien trop de stress ! Il me semble que plus le niveau monte plus le stress augmente. Au lycée ça allait, mais là, c’est juste délirant. Je reste persuadée que l’on pourrait faire aussi bien sans ce niveau de pression.

3.14 — Comment envisages-tu la suite ?
Margherita — Je ne l’envisage pas ! Je ne veux pas me fixer de limites (rires). Actuellement je prépare Normale Sup, mais je dois reconnaître qu’au moment où j’ai postulé aux classes préparatoires, c’était plus pour les cours que pour intégrer l’ENS. Donc je prends les choses comme elles viennent. Si j’ai l’examen, je rentre à Normale Sup, sinon je verrai. Est-ce que je « repiquerai » ? Honnêtement je n’y pense pas trop. Je crois que je resterai en France au moins 4-5 ans, le temps des études. Mais pas forcément pour la vie. Pour l’instant, je ne veux pas me fixer de barrières.

3.14 — Qu’est-ce que tu aimes tant en France ?
Margherita — J’y suis bien. J’aime l’esprit français, la culture, la langue, et Paris aussi. Vous êtes incroyables, vous les Français.

3.14 — En quel sens ?
Margherita — Vous aimez le débat et la discussion, la dialectique. Je crois que ce qui vous caractérise, c’est cet esprit critique qui vous habite. Pour le meilleur et pour le pire. Le pire, car vous êtes les gens les plus râleurs qui soient. Vous confondez facilement l’esprit Critique et l’esprit de critique. Tout le monde râle dans ce pays, et partout et tout le temps… Je pense que cela participe au fait qu’on vous trouve hautains : vous prenez les gens de haut.

3.14 — Et le meilleur en quoi ?
Margherita — L’autocritique. Votre art, votre littérature, tout votre pays est animé par cet esprit particulier. L’insatisfaction, la volonté de ne pas vous contenter de ce que vous avez, la remise en cause perpétuelle et la révolte vous habitent. Je retrouve cela dans les écrivains que j’aime : Montesquieu, Hugo, Baudelaire… et le théâtre français dans son ensemble.

3.14 — L’Italie est aux antipodes de cela ?
Margherita — Disons que sur ce point nous sommes peut-être différents. On apprécie peut-être ce qui est plus léger. On est moins compliqués et on a peut-être moins de « quant à soi ».

3.14 — En France, on a tendance pourtant à voir l’Italien comme celui qui « roule un peu des mécaniques » !
Margherita — Il est évident que, dans le fond, nous nous ressemblons terriblement. Nous sommes vraiment cousins… plus que ça même, nous sommes frères et sœurs. Il n’y a pas deux peuples qui soient si proches, non ?

3.14 — Si c’est le cas, pourquoi alors avoir choisi de venir en France ?
Margherita — Je pense que ce qui est intéressant dans l’échange que j’ai vécu (Italie-France) —et que je vis toujours— c’est qu’il n’y a pas d’exotisme, pas de choc culturel à proprement parler. Rien en somme pour venir cacher l’essentiel.

3.14 — L’essentiel serait donc un « choc » personnel ?
Margherita — En tout état de cause, une transformation profonde de ses relations, de son mode de vie, donc de pensée. Quand on part, on change de logiciel, on est amené en conséquence à se remettre en cause.

3.14 — Si tu devais partir de France et emporter quelque chose que choisirais-tu ?
Margherita — (Elle réfléchit…) Paris, je crois ! Et l’ouverture et la dimension culturelle française. Je peux trouver ça en Italie, mais pas à la même échelle.

3.14 — Si tu devais apporter quelque chose d’Italie ?
Margherita — (Sans réfléchir à deux fois) La nourriture, c’est ceertain. Quand je dis ça, je ne pense pas à la haute gastronomie, mais à la nourriture quotidienne : les pâtes, les ravioles, la charcuterie, la pizza… et le sourire et le service qui vont avec. Je ramènerais un peu de notre décontraction et de notre naïveté également. C’est bien de se laisser vivre parfois, de savoir apprécier ce que l’on a.

Article paru dans le Trois Quatorze n° 59