Vous êtes ici: Home > Trois Quatorze >  Reportages > Un Australien en Picardie

Un Australien en Picardie

En janvier dernier, quatre Australiens ont atterri à Roissy. Objectif : vivre un an en France. Trois d’entre eux Deirdre, Nathan et Alex ont rejoint la Picardie, leur nouvelle terre d’adoption. Aujourd’hui Nathan se raconte. Impressions, commentaires et vision du monde. Une réflexion sur l’intérieur des gens et sur l’extérieur des choses. Au final une question : l’Australie est-elle vraiment aux antipodes de la France ?

Nathan, un australien en Picardie3.14 – Commençons par la question rituelle, celle que l’on pose à tous les étudiants qui envisagent de passer un an à l’étranger : pourquoi ? Toi Nathan, pourquoi as-tu voulu partir ?
Honnêtement ça n’était pas vraiment ma décision, mais plutôt celle de mon père. C’est vrai que moi j’en avais un peu marre du lycée australien – 11 ans c’est beaucoup – et que je voulais quitter tout ça pour un petit bout de temps – prendre un peu de repos. Alors j’ai dit à mon père et à ma mère : j’en ai marre. Or mon père a toujours voulu que je connaisse la France et que j’apprenne le français. Lui même, en fait, aimerait bien vivre un petit moment en France. Alors il m’a dit de partir là-bas. Un peu en éclaireur !

3.14 – C’est vraiment ainsi que tu as pris ta décision ?
Mon père m’a écrit une lettre où il me disait de demander à ma mère si elle était d’accord (mes parents sont divorcés). J’ai demandé à ma mère et elle m’a dit ‘oui’, si ton père est d’accord pour payer ton voyage. Je l’ai dit à mon père… Et je suis ici.

3.14 – Parle-nous de tes premières impressions ?
Il y a vraiment des différences ! L’espace en Europe est vraiment un autre espace. En Australie, c’est plat, c’est large. Il y a plus d’air entre les choses. Ca change sûrement beaucoup de choses : de la plus importante à la plus petite chose. Les voitures par exemple sont très différentes. Il faudrait parler aussi de l’école. Ici les journées sont très longues (je crois que du côté emploi du temps, le lycée français est le plus exigeant du monde). Il y a des choses nouvelles pour moi : la philosophie, un autre apprentissage des langues…

3.14 – Qu’espérais-tu découvrir en arrivant en France ?
A vrai dire je ne m’attendais à rien. Je n’aime pas me faire une idée des choses avant de les vivre, car je sais que la réalité est vraiment complètement différente. Je n’avais donc rien formé d’artificiel dans ma tête.

3.14 – Tu ne prévoyais rien ?
Rien du tout. Tout le monde me questionnait, me demandait comment j’imaginais mon voyage, la France, et mon école, et ma famille et tout ça – et moi je répondais non. Je ne veux même pas penser à ce qui m’attend. Ce ne sera jamais pareil. Et si j’imagine quelque chose je serai forcément déçu.

3.14 – Mais tu avais bien une image ? Il est impossible de ne pas avoir une idée de ce que l’on ne connaît pas ?
C’est vrai que j’avais quelque chose en tête, mais c’était une vision très peu originale – forcément très touristique. C’était des photos : Paris, la tour Eiffel. Je n’avais rien d’autre que ces archétypes. Mais en même temps en arrivant c’est un peu ça que j’ai trouvé. Il y a un peu de cette réalité là en France.
En fait rien ne m’a vraiment surpris. Tout correspondait à cette idée de l’Europe que j’avais. Car je voyais surtout l’Europe à travers les films. Exactement comme elle est, avec des petits bouts partout, toute découpée, des maisons partout et très près de la route, très sombres, très près les unes des autres – le ciel toujours couvert, toujours gris. Les films que j’avais vus sur l’Europe (Truffaut et d’autres) me plaisaient à cause de tout ça. J’étais assez attiré par cette ambiance. Et tout ça m’a plu en débarquant ici.
Il y avait par exemple une chose très particulière dans les films d’Europe, c’était les sirènes. Ce bruit bien caractéristique que font les sirènes des ambulances. Je pensais que c’était un bruit inventé pour les films et que c’était pas vrai. Mais dès que j’ai posé le pied en France, j’ai entendu partout des sirènes comme ça et j’ai vraiment eu l’impression d’être dans le film.

3.14 – Nous Européens avons un peu la même impression avec les klaxons des ambulances américaines ou les alarmes des policiers. Cet exotisme est également entretenu et véhiculé par le cinéma. On a du mal à imaginer que l’Europe puisse faire le même effet.
Pour moi, c’est pas compliqué, l’Europe était simplement un endroit dans les films.

3.14 – En dehors de ce bruit est-ce que quelque chose t’a frappé à ton arrivée ?
Dans l’avion, Alex, un copain australien qui connaissait déjà l’Europe m’a dit : ‘tu vas voir, tu vas être surpris car l’Europe a une odeur très particulière’. Et c’est vrai qu’à l’arrivée j’ai senti ça. C’était bizarre. Les immeubles sentaient différent. L’air était pas le même. Ca ne sentait pas vraiment le sale, mais ça sentait autre chose.

3.14 – Et maintenant où en es-tu par rapport à toutes ces impressions ?
Tout ça me paraît un peu loin. J’ai comme l’impression que le film dont je viens de parler s’est déplacé ailleurs et que moi je suis à nouveau en Australie.

3.14 – C’est à dire ?
Et bien aujourd’hui dans ma tête il n’y a plus une aussi grande différence entre l’Australie et la France. Je ne me sens plus du tout dans un autre monde. Je n’arrive pas à me sentir de l’autre côté de la terre. Je sais que j’y suis mais je n’y crois pas. Je ne le ressens pas. Je me sens tout tout proche de l’Australie. Je ne perçois plus la distance. Dans un sens je suis encore en Australie. C’est un autre genre d’Australie, une variante, mais une Australie quand même.

3.14 – Mais tout à l’heure tu me parlais des différences ?
Je sais, mais dans le même temps je trouve que les gens ici ressemblent vraiment aux Australiens. J’irais même plus loin : j’ai l’impression que beaucoup de Français ressemblent à des gens que j’ai connus en Australie.

3.14 – Généralement, quand on découvre un pays que l’on ne connaît pas on a plutôt le sentiment inverse, c’est à dire que tous les habitants du pays se ressemblent et qu’ils sont très différents de nous ?
Moi non, je n’ai pas du tout cette impression. J’ai l’impression que tout le monde ici a un sosie en Australie. Caroline, par exemple, l’amie que nous avons vue tout à l’heure et bien je connais à peu près la même là-bas. Elle a 21 ans, et son visage est un peu comme ça. Caroline m’aide et me donne des conseils, et mon amie australienne qui lui ressemble fait un peu la même chose.
Parfois j’imagine qu’il y a un miroir qui coupe la terre à l’équateur et que ce miroir reflète l’Australie. On croit être de l’autre côté de la terre et, en fait, on est que le reflet. Il y a déjà moi qui suis des deux côtés. Alors…
J’ai parlé avec un Australien qui m’a dit qu’il ressentait un peu la même chose. Ici, c’est comme le négatif de là-bas.

3.14 – A ce point là ?
Oui, oui. Maintenant, ça m’arrive souvent de croiser quelqu’un dans la rue et de faire un rapprochement avec quelqu’un en Australie. Je fais de plus en plus de parallèles. Il n’y a pas que les gens. La télé par exemple est un peu la même (les jeux, les feuilletons). Le miroir inverse la langue, il déforme les mots et les visages, mais le sens reste le même.

3.14 – Mais pourtant (je reviens encore à ce que tu disais tout à l’heure) ces différences d’odeurs, de bruit, d’espace ?
Tout ça : le bruit, l’espace, le décor… C’est l’enveloppe. C’est la croûte. Ca change mais l’intérieur est un peu le même. A l’intérieur, il y a les mêmes variétés.
Pour les jeunes Francais par exemple, l’Australie c’est aussi un film. Ils pensent à ‘Crocodile Dundee’ ou à ‘Mad Max’. Pour eux c’est le Far West. S’ils vont là-bas, ils pensent qu’ils vont chasser des serpents et courir après des kangourous. Alors qu’en fait c’est un pays très proche de la France. L’enveloppe est un peu plus sauvage par endroit et un peu plus moderne ailleurs… Mais c’est tout.
Les peaux ne se ressemblent pas (vous, par exemple, vous avez la cathédrale de Beauvais), mais ça n’a pas grand chose à voir avec l’intérieur des gens.

3.14 – Autrement dit, il y aurait plus de différences chez les Australiens entre eux et chez les Français entre eux qu’entre une sorte de Francais type et une sorte d’Australien type ?
Je crois, oui. Et je crois que tout cela a quelque chose à voir avec le racisme.
Ici par exemple, il y a du racisme envers les Arabes, mais chez nous c’est envers les Japonais. On leur trouve tous les défauts que vous, vous trouvez aux Arabes. Ils auraient tous exactement les mêmes défauts. C’est quand même un peu bizarre qu’ils se ressemblent tous ! Non ?
Tout à l’heure quand on parlait de l’odeur, c’était le même problème. Je parlais d’une odeur européenne caractéristique. Mais j’ai oublié de dire que lorsque j’ai été dans les Pyrénées (il y a un mois) je n’ai plus senti cette même odeur que j’identifiais comme ‘l’odeur de l’Europe’. Et pourtant j’étais encore en Europe. Au début quand on rentre dans une maison qu’on ne connaît pas, il y a vraiment une odeur très forte. Et puis on s’y habitue et au bout de quelque temps on ne sent plus cette odeur si particulière. Par contre on commence à sentir des odeurs différentes. La cuisine sent la cuisine, etc…

3.14 – Que savais-tu de ta famille avant de venir ?
J’avais vu des photos, mais je ne voulais pas en savoir trop. C’était comme pour le pays, je ne voulais pas me faire une idée préconçue – imaginer une sorte d’idéal.

3.14 – Leur avais-tu écris ?
Oui un peu, mais plus pour avoir des renseignements pratiques qu’autre chose. Savoir par exemple s’il neigeait, quels habits je devais emporter, des choses comme ça. Je ne voulais pas en savoir plus.

3.14 – Qu’est -ce que ça fait de partager la vie d’une nouvelle famille ?
C’est bien. Moi, par exemple j’ai tout de suite eu des relations plus serrées avec ma famille en France que je n’en ai avec ma famille en Australie. Et j’ai l’impression qu’ici en France on fait tout avec sa famille (sorties, week-ends). On discute beaucoup. En Australie, je suis plus indépendant. Ici, je dialogue vraiment avec les parents et avec le frère (au début avec Christophe, c’était pas évident mais maintenant on se comprend vraiment bien et on fait tout ensemble), et je taquine beaucoup Angélique.

3.14 – Tu as l’impression que les jeunes Français sont plus proches de leur famille ?
J’avais tendance, à partir de mon expérience, à généraliser – mais j’ai parlé avec d’autres Australiens qui vivent en France depuis longtemps et ils me disent qu’en Australie ils ont beaucoup plus de dialogue avec leurs parents que n’en n’ont les Français. Enfin… Ils ont exactement le sentiment inverse… Alors…
Je me dis que c’est peut-être lié à mon cas personnel car ma famille australienne est plus éclatée.
J’avais également l’impression qu’en Australie tous les jeunes avaient des problèmes relationnels avec leurs parents et maintenant tous mes copains Français me disent qu’ils ont plein de problèmes avec leurs parents. Il est donc difficile de généraliser.
J’ai quand même remarqué que les femmes me paraîssaient moins libres en France. Ici, ce sont elles qui font les courses et le ménage. Les hommes regardent plutôt la télévision. En Australie elles me paraissent plus libres. Elles travaillent presque toutes.

3.14 – Tu es content d’être là ?
Oui.

3.14 – Et pourtant tu n’es pas vraiment dépaysé ?
Non.

3.14 – Alors quel est l’intérêt de changer de famille et de pays ?
La langue. Le paysage et le décor qui changent.

3.14 – C’est tout ?
Tu sais, pour être honnête avant de venir en France j’avais quand même une image très forte dans la tête c’était la mode, les filles superbes, les mannequins et les magazines…

3.14 – Et tu n’as pas retrouvé ça en France ?
Si bien sûr j’ai vu des filles superbes, mais il y en a aussi en Australie. Il y en a pas plus ici.
Ce que j’ai découvert en réalité c’est qu’ici c’est pas mieux qu’ailleurs et qu’ailleurs c’est pas mieux qu’ici.
C’est peut-être important comme découverte. Non ?
Et puis j’ai aussi appris à me débrouiller dans un autre système. Comment marchent le train, le bus, l’administration. En Australie je connaissais tout ça. Il a fallu m’adapter à une autre organisation. C’est bien.

3.14 – As-tu appris quelque chose d’essentiel sur ta personne ?
Non, je crois que je me connaissais assez bien. Je ne crois pas qu’il y ait eu de fait précis qui me soit arrivé et qui m’ait changé. J’ai plutôt l’impression que j’ai croisé plein de petites choses, que j’ai posé des pierres une à une. Je n’ai pas senti de rupture depuis mon arrivée. Pas de grand virage.

3.14 – Que feras-tu plus tard ?
Je veux être psychiatre. Oui. Vraiment. J’aime bien parler des problèmes intérieurs. Et je suis fasciné par les déviations de la personnalité, la schizophrénie et tout ça. On me dit toujours que tous les psychiatres sont fous et que je devrais faire un très bon psychiatre !

3.14 – Qu’est-ce qui fait dire ça aux gens ?
Peut-être le fait que j’aime parler et poser des questions à tout le monde. Je crois de toute façon que les Français me trouvent un peu fou parce que je ne suis pas Français. Moi je trouve bien tous les Français un peu fous.
Et c’est peut-être aussi parce que je fais des tarots.

3.14 – Qu’est-ce que ça t’apporte ?
Je crois au destin. Je crois que tout est écrit. Mais je crois aussi que je peux changer ce qui est écrit. Avec le tarot je peux voir le chemin que j’ai pris et je sais que si je continue comme ça je vais à tel endroit. Alors, si je veux, je peux bifurquer et changer de direction. Même si le changement est léger, je peux prendre une route un peu différente. Elle me mènera ailleurs.

3.14 – Où vivras-tu plus tard ?
N’importe où. Ca ne change rien.
Où que je sois, la vie aura autant d’intérêt. L’intérieur des choses et des gens sera toujours aussi varié. Mais je crois quand même que j’aimerais tout voir. En France, par exemple, j’aimerais voir tous les châteaux et toutes les cathédrales. Je crois que j’aimerais bouger, changer de décor, de peau…
En fait, j’aimerais bien être riche. Histoire de changer d’enveloppe de temps en temps.

Cette après-midi là, Nathan est avec Alex (un autre Australien qui est lui aussi venu passer un an en France). Des amis français les rejoignent. Une conversation s’engage. Extrait.

Première amie – Tu trouves qu’il fait Australien, Nathan ?
Seconde amie – Je sais pas, j’en ai jamais vu d’autres.
Première amie – Moi je trouve pas vraiment. Les Australiens je les vois grands et blonds avec les yeux bleus. Toi tu les vois comment ?
Troisième ami – Je sais pas… Comme dans les magazines.
Seconde amie – Ah ben ça c’est un peu raté (rires).
Première amie – (en regardant Alex, l’autre Australien) – De toute façon il doit pas y avoir qu’un genre puisque là on en a deux complètement différents.
Troisième ami – Ben ça alors, j’étais persuadé qu’il était français lui.
Seconde amie – Oh non, je trouve pas, moi je trouve qu’il fait Australien et que Nathan il fait plutôt Autrichien, genre tyrolien.
Troisième ami – Ouais, c’est vrai, il a les yeux qui vont pas.
Nathan – Et en plus je suis bronzé.
Seconde amie – Oui mais ça, ça gène pas, parce que les Australiens ils sont toujours bronzés.
Première amie – Je croyais que tu avais jamais vu d’Australien ?
Seconde amie – Ouais, c’est vrai. Mais quand même, si c’est pas un Australien type, c’est qu’on a été un peu volé sur la marchandise (rires)

Article paru dans le journal Trois-Quatorze n°19