Étudions heureux, soyons Allemand !

Dans le cadre d’échanges éducatifs, William a vécu six mois à Ravensbourg en Allemagne (quand il avait 12 ans), puis trois mois au Canada (à 16 ans). Il est actuellement en troisième année de Sciences-Po, à Eischtätt, en Bavière. Son éclairage triangulaire et forcément pointu (pour ne pas dire tranchant) des écoles et des systèmes affine notre vision et synthétise assez efficacement les données chiffrées de notre sondage.

Texte : William, un semestre scolaire en Allemagne (à 12 ans) et un trimestre scolaire au Canada (à 17 ans) — Image : Joseph Cabanis (“L’heure de la sieste” au lycée, en Corée).

La sieste à l'école, en Corée du sud - Une année au lycée à l'étranger avec PIEBienveillance…

L’école Canadienne m’a frappé par sa bienveillance, par l’attention qu’elle portait au bien-être de chacun. Le système veille à préserver l’originalité de chaque élève et à cultiver sa ou ses particularité(s). Je me souviens avec précision d’un cours de technologie de la communication à l’occasion duquel nous devions —dans le cadre d’un exercice pratique pour apprendre à maîtriser l’appareil— réaliser des prises de vue en extérieur. Nous avions 20’ pour prendre, en toute liberté, des photos. J’avais été frappé par le fait que ce qui était valorisé —alors même que l’exercice était technique— c’était l’originalité de ce que tu avais fait, le plaisir que tu avais eu à réaliser ton travail, et même le plaisir que tu avais à transmettre ce plaisir aux autres. Cela en dit long pour moi sur la façon dont cette école cherche à valoriser l’élève et à l’inclure au projet éducatif.

liberté…

En Allemagne, c’est la liberté accordée à l’étudiant qui est privilégiée. Cette école attend des choses précises de l’élève (des résultats, pour parler concrètement), mais elle n’impose rien en termes de parcours et de rythme. Chacun va à sa vitesse et à sa façon. Le fait que l’élève arrive en retard, sorte de la classe avant la fin du cours —dorme en classe ou même rate un cours, — n’a quasiment aucune importance. L’exigence ne se situe pas au niveau de l’approche personnelle en termes de comportement. On a, par exemple, au niveau de la gestion du temps (durée de travail, rendu des devoirs) ou de la méthode de travail, une grande confiance en chacun et on laisse une grande liberté à l’individu. Conséquence première de cette approche : l’élève s’estime pris au sérieux, il est considéré en adulte et se sent responsable. On dépasse donc plus facilement le cadre de la punition ou de la «petite morale». Si l’élève échoue, il assume ses échecs plus facilement. En un mot, il s’auto-gère.

ou posture !

En France, nous avons une exigence de posture. Pour être un bon élève, il ne s’agit pas seulement d’avoir de bons résultats : il faut être au premier rang, bien parler, être ponctuel (voire même arriver en avance), etc.: à tous les niveaux il faut devancer les demandes, presque faire du zèle. Pour s’intégrer à son école et en sortir grandi, l’écolier français doit cocher toutes les cases du « être bon élève ».

L’élève dans sa globalité

L’étudiant canadien (ou allemand) est considéré dans sa globalité : il est inscrit dans quelque chose de beaucoup plus vaste que son parcours académique. Il peut/doit faire du sport, pratiquer un art, jouer, s’amuser.  En France, la structure éducative et les relations ne tournent qu’autour des stricts acquis. L’organisation spatiale en témoigne: pas d’espace de jeux, pas de salle de musique et si peu de sport! En Allemagne, l’école intègre des lieux de détente, de défoulement… elle est conçue et architecturée dans ce sens. En conséquence, et fort logiquement, l’élève pratique sport, théâtre, musique et autres… et sa journée s’articule aussi autour de moments de relâchement. Dans ma fac actuelle (à Eischtätt) —qui n’est pas du tout une fac de musique—, il y a des étudiants « musiciens » : ils peuvent pratiquer de façon très sérieuse leur art, lequel fait au bout du compte partie intégrante de leur vie. En France, à Sciences-Po, ce n’est pas envisageable ! En un mot, on tient compte ici comme au Canada de tous les aspects de la personnalité de l’élève et de tous ses besoins : le but est que celui-ci se sente bien dans sa peau. Une bonne académie en Allemagne est celle qui veille à l’équilibre général de l’élève et qui lui propose une formation complète. En France, au contraire, l’éducation est structurée autour des seuls résultats académiques. Début décembre, j’ai été le témoin à Eischtätt d’un événement étonnant (un choc scolaire pour moi, élève français !) : nous étions en pleine période de travail et les profs ont organisé leur fête annuelle. Ceux parmi eux qui le souhaitaient se produisaient devant les élèves : ils chantaient, dansaient, jouaient de la musique ou animaient la salle. J’ai vu mon prof de science-politique monter sur scène, vêtu d’un tee-shirt métal, et danser et hurler devant tous ses élèves sur du « Ramstein ». Tout le monde était à moitié bourré. Ça draguait, ça gueulait, ça dégueulait : un moment de défoulement sans intrusion de type « jugement » de la part des profs, bien au contraire. En règle générale, les enseignants sont assez contents de savoir que leurs élèves s’accordent des moments « soupapes » et sont prêts eux-mêmes à y participer.

La question de la notation

Au niveau de la notation, le Canada —sans être aussi exigeant que la France— attache une certaine importance aux notes. La compétition existe, mais elle est plus le fruit de la concurrence entre élèves (sur le mode « j’ai une meilleure note donc je suis plus intelligent, donc je suis “remarquable” ») que de l’exigence proprement dite de l’institution. En France, les notes sont très humiliantes ; elles véhiculent la «peur»: de la punition, du regard et du jugement du prof. L’élève a globalement peur de ne pas satisfaire à l’attente de l’autorité : le prof, l’administration, les parents. En Allemagne, la notation est d’avantage un outil d’évaluation. Si on a une mauvaise note, cela signifie qu’il faut revenir sur ce qui n’est pas acquis (travail à recommencer, rattrapage, nouvel examen, etc.). La note sert simplement à constater et à estimer, nullement à émettre un jugement sur la personne ou à comparer deux élèves entre eux… ni même à les sélectionner. Il n’y a pas de pression reliée à la notation pour la bonne raison que la note n’est pas au centre du système.

Une école plus légère

J’ai été assez heureux dans les trois systèmes, mais il est clair pour moi que le système allemand est celui dans lequel j’ai été le plus à l’aise. ­­­Au Canada, j’ai ressenti une certaine pression liée aux groupes sociaux (type «Les beaux gosses qui font du football américain», les « Cheerleaders »). En France, c’est très particulier : on craint toujours d’être « déclassé ». L’élève français vit sous une tension permanente qui se nourrit d’humiliation et de peur d’être laissé sur le bord du chemin. Il est confronté sans cesse au : « Qu’est-ce que vous faites là ? ici, c’est réservé à l’élite ! » J’ai pu échapper personnellement et en partie à cette énorme pression, car j’étais bien intégré au système, mais cette pression est indéniable et puissante. L’école allemande, pour sa part, s’attache moins à la surface des choses, à l’impression qui se dégage de l’élève, à son image. Elle n’a pas d’attente précise. Le tout est plus léger et plus décontracté. Grâce à mes trois expériences à l’étranger, j’ai pu énormément relativiser. J’ai observé et vécu l’école française avec ce brin de distance qui me permettait de percevoir sa dimension ridicule. L’essentiel des choses ne se situait pas forcément là où on voulait me faire croire qu’il était. J’ai pu croire en moi sans forcément que l’on croie en moi. Mais je reconnais aussi que l’institution française m’a donné des structures solides. Si tu acquiers les bases de travail et de connaissance qu’est supposé t’apporter ce système et que tu te retrouves plus tard en Allemagne, tu exploses tout au niveau résultat ! Les élèves français qui ont franchi les étapes ont des automatismes que les autres n’ont pas et qui les rendent très efficaces (c’est vrai pour l’argumentation, la formulation, la rédaction, la capacité de synthèse). Maintenant il reste à se poser la question de l’intensité de la sélection qui permet la sélection de cette petite élite et la question du niveau de connaissance et de maîtrise atteint réellement par le plus grand nombre… On peut s’interroger aussi sur le fait que notre système a tendance à produire un étudiant type qui n’a pas le temps de lire un roman (personnellement je n’en n’ai pas ouvert depuis le bac), de faire du sport, de la musique… s’interroger sur ce moule dans lequel on le formate, on le modèle… et peut-être aussi sur les conséquences que cela a sur la vie future de tous nos écoliers… Mais tout cela est une autre histoire. Ce qui est sûr, selon moi, c’est que si l’on veut passer une scolarité heureuse et équilibrée, mieux vaut naître Allemand!

 

Cet article a été publié dans le journal Trois-Quatorze n°60 dans le cadre du dossier spécial sur le “Bien être et bien vivre à l’école” et du “Tour du monde des écoles”