Transatlantique et transgénérationelle

PIE a plus de 40 ans. Il y a déjà plus de 10 ans que des enfants de nos premiers participants aux séjours de longue durée empruntent la voie ouverte par leurs parents. Clara, la fille de Laurence, fait partie de ceux-là. Et son cas a ceci de particulier qu’elle est actuellement accueillie par le « frère » américain de sa mère Laurence. L’entretien que nous accorde cette dernière nous amène à réfléchir à la question de la filiation et à celle du passage de témoin parent/enfant dans le contexte particulier du séjour long à l’étranger.

Laurence – Une année scolaire aux États-Unis avec PIE en 1989, West Virginia
Clara – Une année scolaire aux États-Unis avec PIE en 2022, Mineral Wells, West Virginia

En images : 1° — Lori et sa famille d’accueil en 1989 ; 2° — Mike et Teresa avec Alan et Clara, et un trophée « Best Host Family »  fabriqué maison, en 2007 ; 3° — Clara et sa famille d’accueil au complet, quelques jours après son arrivée aux Etats-Unis, à un match de foot américain de West Virginia University ; 4° — Stéphane (mari de Laurence), Clara, Teresa, Laurence, Alan, et Mike : « Les liens perdurent » ; 5°-6°°-7°  — Clara, ses soeurs et sa mère d’accueil, 2022

Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 19893.14 — Clara, votre fille, vient de partir aux USA pour y séjourner toute une année. Comment cette idée a-t-elle germée ?
Laurence Scholl — Je me suis toujours dit que si mes enfants souhaitaient faire l’expérience d’un séjour longue durée à l’étranger, je les y encouragerais. Depuis que mes enfants sont nés, nous sommes allés plusieurs fois aux États-Unis, profitant de road-trips pour rendre visite à ma famille d’accueil américaine. L’idée d’une année en tant qu’exchange student a commencé à germer dans la tête de Clara à l’été 2017 lors de l’un de ces séjours familiaux : son séjour lui appartient donc totalement ! mais il est difficile —même s’il n’est pas question de le circonscrire à ma propre histoire— de ne pas faire le lien avec mon année en tant que participante PIE en 1989.

3.14 — C’est ce lien qui nous intéresse aujourd’hui. Pour le dénouer, revenons donc 33 ans en arrière.
Laurence — J’ai entendu parler de cette possibilité de partir un an à l’étranger à l’occasion d’un salon… à moins que ce soit un article dans la presse… ou les deux. J’étais en terminale littéraire, j’adorais l’anglais, et j’étais un peu dans l’incertitude sur mon avenir. J’ai tout de suite su que je devais tenter l’expérience, et j’ai vite compris que le plus dur serait de convaincre mes parents. J’ai alors monté un petit dossier à leur intention ! J’avais écrit un argumentaire, joint la brochure PIE et, si je me souviens bien, l’article de presse qui m’avait mis à puce à l’oreille.

J’ai vite compris que le plus dur serait de convaincre mes parents. J’ai alors monté un petit dossier à leur intention ! J’avais écrit un argumentaire !

3.14 — Et ça a marché ?
Laurence — Oui. Tout récemment ma mère m’a dit que mon dossier avait été très convaincant (ahah !), que j’avais très bien vendu la chose. En tout cas, ils ont accepté ! À partir de là, j’ai rempli le dossier PIE. Je ne me souviens plus trop bien de toute cette phase, sinon qu’une fois mon dossier accepté, je passais mon temps à surveiller la boîte aux lettres, dans l’attente de nouvelles de PIE et d’un placement aux USA. Un jour, ce courrier est arrivé : j’étais placée chez Mike et Teresa Ritchie ; ils avaient trois jeunes enfants et habitaient Calhoun County, en West Virginia, dans la région montagneuse des Appalaches. J’ai découvert à cette occasion que la Virginie Occidentale était un État à part entière (et pas l’ouest de l’État de Virginie) !

Deux ou trois semaines après mon arrivée, à l’occasion d’un Homecoming à l’église, je me suis retrouvée avec ma famille d’accueil à une messe qui a duré une matinée entière. Au bout d’une heure environ, tout le monde était en larmes dans l’église. Ça m’a un peu traumatisée.

3.14 — Quels souvenirs gardes-tu de cette expérience ?
Laurence — Ce fut une année merveilleuse, avec, évidemment, quelques moments compliqués. Ma « Host Family » était extrêmement aimante et accueillante, et étant l’aînée d’une famille de quatre enfants, je me suis tout de suite sentie à l’aise dans mon rôle auprès de ma sœur et de mes frères d’accueil. Il y a évidemment eu la découverte du mode de vie américain, et de tout le folklore si typique et si attirant pour une jeune Française. Parmi les choses un peu plus difficiles, on peut dire que la relation de ma famille d’accueil à la religion a teinté un peu bizarrement mon début d’année. Deux ou trois semaines après mon arrivée, à l’occasion d’un Homecoming à l’église, je me suis retrouvée avec ma famille d’accueil à une messe qui a duré une matinée entière. Au bout d’une heure environ, tout le monde était en larmes dans l’église. Ça m’a un peu traumatisée. Par la suite, j’ai annoncé à ma famille d’accueil que je ne voulais plus aller à la messe avec eux.

Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 2007Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 2022

3.14 — L’ont-ils accepté ?
Laurence —Pas vraiment, non. Cela a créé de vraies tensions, surtout avec ma mère d’accueil qui était particulièrement impliquée dans l’église. Il faut savoir que les deux pères de mes parents d’accueil étaient « Preachers ». C’est dire les enjeux. L’église était (et reste d’ailleurs) pour eux une deuxième maison. J’avais vraiment l’impression qu’ils voulaient sauver mon âme, et ce prosélytisme à un moment de ma vie où je m’interrogeais beaucoup sur la religion m’a vraiment stressée. J’ai fini par comprendre que c’était une donnée de la société américaine, et qu’en France tout particulièrement, nous n’avions pas du tout la même vision ni la même relation à l’église et à la laïcité. À partir de là, on a négocié avec ma famille d’accueil. Chacun a mis un peu d’eau dans son vin et j’ai fini par accepter de retourner à l’église pour les cérémonies importantes.  En m’impliquant un peu plus dans les activités liées à l’église, les choses se sont apaisées.

Il me reste également de cette année mon prénom américain, Lori. Ma famille et mes amis américains avaient du mal avec la prononciation de Laurence, et la version américaine s’est assez vite imposée.

3.14 — Que te reste-t-il de cette année ?
Laurence — Avant toute chose, des liens puissants avec ma famille américaine. Mais également… un amour certain pour les États-Unis et une relation particulière à la langue anglaise, laquelle a conditionné tout mon parcours professionnel. D’abord à la fac, avec une spécialisation en littérature et civilisation américaines, puis en DESS Industries des langues, et aujourd’hui en tant que rédactrice technique. Je travaille et rédige en anglais américain toute la journée. D’une façon générale, je suis très attirée par la culture et la littérature américaines, ainsi que par le folklore régional (notamment celui des Appalaches). Il me reste également de cette année mon prénom américain, Lori. Ma famille et mes amis américains avaient du mal avec la prononciation de Laurence, et la version américaine s’est assez vite imposée.

3.14 — Revenons à ces liens familiaux que tu décris comme puissants. Comment se manifestent-ils ?
Laurence —Si je fais abstraction de la question religieuse (et peut-être de leur nationalisme), je dois dire que je les adorais, C’était des gens super. J’adorais les trois enfants de 5, 8 et 11 ans. Tout se passait très bien, nous étions très proches. Ils m’ont vraiment intégrée totalement à leur foyer. Je sais que c’est le cas bien souvent dans ce genre d’expérience mais cela ne cesse de me surprendre. D’autant que les liens sont devenus de plus en plus forts au fil des années. Moi qui étais issue d’une famille un peu éclatée et qui avais vécu une adolescence difficile à cause de cela, j’ai découvert à leurs côtés ce qu’était vraiment une famille unie. Grâce à eux, j’ai pu considérer la vie de famille différemment. Ils m’ont réconciliée avec ce concept, et au-delà avec l’idée du couple. Ils ont comblé un manque. Je leur en suis très reconnaissante.

Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 2007

3.14 — Vous vous êtes revus souvent ?
Laurence — Souvent, oui. J’ai saisi l’occasion de retourner voir ma famille d’accueil quasiment à chaque fois que je suis retournée aux Etats-Unis, et j’y suis retournée souvent car j’avais le virus ! Tout d’abord à l’été 1993, lorsque j’ai traversé les USA d’est en ouest, en voiture, avec un autre ancien « exchange student ». Par la suite, je suis allée vivre un an en Caroline du Nord, dans une petite université du sud des Appalaches, en tant qu’assistante des professeurs de français. Le lien s’est renforcé à mon mariage, puis à la naissance de mes enfants, Mike et Teresa devenant leurs grands-parents américains. Nous nous sommes tous retrouvés à plusieurs occasions depuis que nos enfants sont nés…
Je reviens sur un fait mineur mais symbolique : le jour de mon arrivée, ils étaient là tous les cinq, à l’aéroport de Charleston, à m’attendre. Pour moi, adolescente française c’était un instant fort, mais le plus étonnant c’est que mon plus jeune frère d’accueil, Tyler —qui avait cinq ans à l’époque—, s’en souvient aujourd’hui encore très bien. Il m’a dit récemment que ce moment était vraiment gravé dans sa mémoire. Vous imaginez, 33 ans après !

3.14 — On sait que l’histoire ne s’arrête pas là ?
Laurence — En effet. En 2017, Clara, ma fille, a commencé à envisager de partir à son tour une année aux USA quand elle serait en âge de le faire. Le Covid nous a malheureusement contraints à reporter son projet. L’an dernier, elle a pu enfin postuler et a donc déposé un dossier à PIE. Ma famille américaine était très excitée à l’idée de ce projet, mais nous avions décidé de laisser faire le hasard, et de laisser Clara écrire sa propre histoire d’échange. Cependant, probablement en raison du grand nombre de candidats post-covid, le placement de Clara a tardé à se faire. Plus la « deadline » des placements approchait, plus les chances de voir son projet aboutir s’amenuisaient. Dans le courant de l’été, nous avons décidé de solliciter ma famille américaine histoire d’aider PIE et ASSE dans leur recherche. J’ai fait appel à elle pour qu’elle active son « réseau « de proximité. Un ami de Todd (l’aîné de mes frères d’accueil ) a proposé d’accueillir Clara dans sa famille. Nous avons avancé dans cette direction, mais au final, l’école locale (dans le Colorado) a refusé d’inscrire Clara car elle était bachelière !

À l’origine, on voulait vraiment suivre le process normal. On a naturellement pensé que ce serait mieux pour Clara, de laisser PIE faire les choses. On s’est dit qu’elle serait placée là où elle serait placée, sans point de comparaison, sans que rien ne soit écrit à l’avance : c’était « son » expérience, il paraissait plus sain de raisonner comme cela. Mais on a dû s’adapter !

3.14 — Vous étiez donc dans une impasse ?
Laurence — C’est ce que nous avons cru au départ. Mais très rapidement, Tyler (mon autre frère américain) a réagi. Sa femme Kristy et lui envisageaient depuis quelques années déjà d’accueillir un « exchange student ». Quand nous avons fait marcher le réseau pour le placement de Clara, ils ont vu là l’occasion rêvée de sauter le pas. Mais ils ont réagi moins vite que la famille dans le Colorado, et étaient très déçus d’avoir laissé passer le coche… Au final, ils étaient absolument ravis de pouvoir se positionner pour accueillir Clara ! C’est Kristy, la femme de Tyler qui m’a appelée un soir en me disant : « Lori, est-ce que je peux adopter ta fille pendant un an ? » J’ai pleuré. Evidemment, j’ai dit oui ! Ce placement n’avait finalement que des avantages : on était sûrs que Clara pourrait partir, et qu’elle serait accueillie par une famille aimante et dans laquelle elle se sentirait à l’aise… d’autant qu’elle rêvait d’avoir des petites sœurs d’accueil !

Au final, l’histoire —qu’il aurait été quasiment impossible d’imaginer ainsi au départ— est très belle comme ça. Et Clara est absolument ravie de son placement, même si ce n’est pas comme cela qu’elle avait envisagé les choses au départ.

3.14 — Il n’y avait donc pas, au départ, de volonté de votre part de prolonger votre propre expérience par un accueil dans la même famille ?
Laurence — Absolument pas. À l’origine, on voulait vraiment suivre le process normal. On a naturellement pensé que ce serait mieux pour Clara, de laisser PIE faire les choses. On s’est dit qu’elle serait placée là où elle serait placée, sans point de comparaison, sans que rien ne soit écrit à l’avance : c’était « son » expérience, il paraissait plus sain de raisonner comme cela. Mais on a dû s’adapter !

Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 20023.14 — Au final, vos parents américains sont donc devenus les grands-parents américains de votre fille, votre petit frère d’accueil est devenu le père d’accueil de votre fille, votre fille devient donc un peu votre nièce, etc., etc. ? Ce n’est pas un peu troublant ?
Laurence — Non, c’est plus amusant qu’autre chose à ce niveau-là. Cela cache deux réalités :
la première, c’est que les liens avec ma famille d’accueil sont encore plus puissants que je ne le pensais. Je réalise que ma famille américaine est vraiment ma deuxième famille, que la région où j’ai été accueillie (et où Clara vit en ce moment) est mon autre chez moi. Ce second foyer est un point d’ancrage. Cet ailleurs est devenu un peu chez nous. Aujourd’hui, les liens sont doublement noués, ils paraissent indestructibles. Avec Clara, on s’en amuse en se disant que le témoin passera à la troisième génération.
Le second point tient au fait que si on n’avait pas agi ainsi Clara, du fait de son âge, ne serait peut-être pas partie, en tout cas, pas en tant qu’exchange student. Or, c’était vraiment son rêve que de partager la vie d’une famille américaine. Au final, l’histoire —qu’il aurait été quasiment impossible d’imaginer ainsi au départ— est très belle comme ça. Et Clara est absolument ravie de son placement, même si ce n’est pas comme cela qu’elle avait envisagé les choses au départ.

3.14 — Pas de problème de religion cette fois ?
Laurence — Non. J’ai vraiment briefé Clara sur ce point-là. Je lui expliqué les enjeux et je lui ai dit qu’il y avait plein de façons de s’impliquer tout en gardant de la distance. Quand tu es bien préparé et que tu identifies et acceptes ça comme un fait de société, ce n’est pas pareil.

Ce qu’elle va vivre ou ressentir, quelque part, je serai un peu passée par là. Mais c’est vrai de la vie en général. C’est toute l’histoire de la filiation. Je crois de toute façon que c’est plus un regard et un questionnement de parents.

3.14 — Au départ vous avez craint qu’en étant accueillie dans la même famille, Clara soit un peu dépossédée de son expérience. Le ressentez-vous comme cela avec le recul ?
Laurence — Non. Au final ça ne change pas grand-chose. En fait, notre souci premier était que Clara ait sa « propre » famille. Et c’est bien le cas ! Tyler et Kristy ne sont pas Mike et Teresa, ils ont leurs propres enfants, leur propre vie, leur propre environnement. Et nous sommes plus de 30 ans après ! La situation est donc autre. Et je crois qu’au quotidien Clara, qui est plongée dans le réel, dans la découverte, et dans l’action, ne se préoccupe pas du tout de ça. Mais il faudrait lui demander ! Ce que je sais, c’est que pour l’instant Clara est très bien dans la famille de Tyler et Kristy (avoir trois petites sœurs, c’était le rêve pour elle) et que sa famille d’accueil est ravie de l’avoir.

Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 2022 3.14 — C’est peut-être le fait qu’un des parents soit déjà parti à l’étranger qui est peut-être le plus gênant. Cela enlève un peu du mystère et diminue la dimension originale —voir exceptionnelle— de l’expérience. Le jeune participant peut avoir l’impression que son père ou sa mère pense : « Oui, oui, je sais, je connais… tout ça je l’ai fait ou vécu avant toi. »
Laurence — C’est sûr. Il y a un risque. Car ce qu’elle va vivre ou ressentir, quelque part, je serai un peu passée par là. Mais c’est vrai de la vie en général. C’est toute l’histoire de la filiation. Je crois de toute façon que c’est plus un regard et un questionnement de parents. Les enfants sont plus inscrits dans le présent. Je crois par ailleurs que l’enseignement principal d’une telle année est de découvrir qu’en étant ailleurs on peut être un peu autrement. Notre « place », notre rôle change… et notre personnalité aussi. En arrivant aux USA, en 1989 , j’ai changé. Je sais que je ne suis pas tout à fait la même aux États-Unis et en France. Alors je devine que pour Clara c’est un peu pareil. C’est un beau truc de pouvoir faire peau neuve ailleurs. Puis-je livrer une petite anecdote pour finir ?

3.14 — Bien sûr !
Laurence — Fidèle à son souvenir d’enfance, Tyler, mon frère d’accueil —et donc l’actuel père d’accueil de ma fille— a insisté pour que toute sa famille, enfants inclus, soient présents à l’aéroport à l’arrivée de Clara. Or, elle devait arriver à 1h du matin, et cela ennuyait un peu Kristy que leurs filles veillent si tard. Il a dit : « Tant pis, pas d’école le lendemain…, Moi, j’étais présent à l’arrivée de Lori il y a 33 ans, et je m’en souviens encore… alors il faut que tout le monde soit là pour accueillir Clara! » Ils se sont donc tous rendus à l’aéroport… Au final ma fille a atterri avec 2 heures de retard. Alors toute la famille a veillé jusqu’à 3h du matin !

Transatlantique et transgénerationnel - PIE de mère en fille - 2022